Affichage des articles dont le libellé est histoire. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est histoire. Afficher tous les articles

mercredi 17 mars 2021

Le Marcionisme : hérésie ou vrai mysticisme ? partie 01



Qui est Marcion de Sinope (IIème s. ap. J.-C.) ?


Il est un hérésiarque, excommunié, par le pape Pie Ier, en 144, pour avoir défendu l'idée selon laquelle le Dieu, père de Jésus, est un Dieu d'Amour, contrairement au Dieu de L'Ancien Testament et de la Torah, considéré lui, comme un Dieu féroce, cruel et sévère. Les événements majeurs de la vie de Marcion sont très peu connus : il serait fils d'un évêque chrétien, né aux environs de 100 ap. J.-C, à Sinope, en Asie Mineure.
Ses principes connaissent un grand succès, à tel point qu'il fonde sa propre église, très bien structurée, mais comme elle concurrence l’Église traditionnelle, elle est considérée comme une secte gnostique. Régulièrement frappée d'anathèmes par les pères de l’Église, l’œuvre de Marcion a pourtant perduré de manière exceptionnelle jusqu'au VIème siècle. Son « organisation » (sa « secte ») a eu des martyrs et connut un véritable succès, qui s'explique par la clarté des principes qu'il défend. Métrodore a vécu le martyre du feu sous l'empereur Dèce. Toutefois, la conception d'un Dieu bon qu'il offre d'aimer, dans une approche mystique, est battue en brèche par les détracteurs de Marcion, qui rappellent que les hommes sont restés longtemps en proie aux persécutions de Satan et Jéhovah. L’œuvre de Marcion nous est connue par Tertullien, son principal adversaire.

Marcion de Sinope, en opposition avec la liturgie de l’Église, instaure le jeûne le samedi, et non le dimanche. Cette initiative serait justifiée par une démarche d'opposition au Dieu des "Juifs", considéré mauvais par les Marcionites. Il rejette d'ailleurs catégoriquement l'Ancien Testament, et ne reconnaît  que l'Evangile de Luc, les Actes des Apôtres et dix Épîtres  de  Paul. L’Église marcionite revendique en fait l'héritage de Paul car il rejetait la circoncision et certaines prescriptions judaïques. Ainsi, il cherche à s'éloigner de la  nouvelle religion du judéo-christianisme.
Marcion meurt à Rome en 165, alors qu'il avait été chassé en 144. Il meurt en laissant une église marcionite vive et très bien structurée. Il laisse à ses adeptes l'obligation de l'abstinence et du célibat. Le vrai mariage est avec Jésus-Christ, être d'essence divine, témoignant de l'existence d'un Dieu d'Amour. Il a parcouru pendant une vingtaine d'années tout l'Empire, pour prêcher ses théories, défiant ainsi l’Église traditionnelle. Elle a vu en Marcion et sa secte, un véritable danger : les conversions vers son obédience furent nombreuses. Son apparent manichéisme et la simplicité de son discours plaisent. L’Église romaine fera tout pour effacer toutes les traces de son passage, et Tertullien, en polémiste méthodique, achèvera cette condamnation des marcionites. En 268, le concile d’Antioche condamne Marcion et le Marcionisme.


Marcion l'apostat.

Marcion fut  un autodidacte, peu soucieux de la tradition chrétienne, mais qui a su rester éloigné des idées de Valentin ou Basilide. Pour Tertullien, Marcion propose un système incohérent dont il s'attache à montrer les erreurs et les lacunes. Pour cela, Tertullien s'intéresse au meilleur disciple de Marcion, Apelle, auteur d'un Syllogismes, dont seuls des fragments nous sont aujourd'hui parvenus. Apelle pousse à l'extrême les théories de Marcion en affirmant, par exemple, que tous les récits de Moïse sont faux. On peut y lire une volonté de consolider les principes de Marcion. Selon lui, le Démiurge serait un ange !
L’Église le condamne donc à plusieurs titres. Marcion est un apostat, séduit par des élucubrations gnostiques qui l'emportent vers l'hérésie. Ses conceptions sont sectaires et alors contradictoires. L’Évangile de saint Luc est mutilé et altéré pour les besoins de sa gnose. Marcion aurait été inspiré par une certaine Philumène, dont on ne connaît aucune citation. Aux yeux d'Ernest Renan, elle serait surtout l'allégorie de la vérité philosophique. 

Suite :

Marcion partie 2
Marcion partie 3 

Marcion partie 4

Marcion partie 5
Marcion partie 6
Marcion conclusion
 


dimanche 7 mars 2021

Le Marcionisme : hérésie ou vrai mysticisme ? conclusion

L'importance de Marcion dans l'histoire de la chrétienté est indéniable aujourd'hui. Mais l’Église de Marcion sera souvent imitée, citée et bien sûr, déformée. Il fut d'ailleurs souvent nommé « le premier protestant », ce qui permet de rappeler que le christianisme des origines faillit se diviser en deux branches, lors de l'expansion marcionite. En recomposant l’Évangile de Luc, et en rejetant le Dieu d’Israël présent dans l'Ancien testament, Marcion a provoqué la résistance d'une chrétienté vacillante. Il y aurait eu autant de marcionites que de chrétiens.
Les dérives antijudaïques de Marcion nourriront évidemment les concepts antisémites d'une certaine catégorie de Nazis illuminés. Carl Schmitt (1888-1985), juriste du IIIème Reich, professeur de droit et catholique fervent, fut très marqué par l'idéologie marcionite, comme le rappelle Tristan Storme dans son ouvrage Carl Schmitt et le marcionisme, publié en 2008. Marcion, dont l’Église balaye systématiquement la mémoire au nom de l'hérésie, est accusé d'être aux origines de l'antisémitisme catholique. La parution de la somme magistrale de von Harnack, en pleine expansion des idées nazies dans l'Allemagne des années 20 et 30, serait le signe de cette radicalisation de certains catholiques européens. Peut-on voir dans le Nazisme une résurgence marcionite modernisée, dans le but de discréditer un peu plus Marcion ? 
 
Suite :

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme Conclusion

Le Paulicianisme se répand en Asie mineure et en Arménie à partir du VIème siècle. L'Arménie est une terre de confluences : pays chrétien, coincé entre le monde perse et la domination byzantine, un territoire aux frontières nombreuses dans lequel le christianisme primitif rencontre des influences manichéennes, celles du zoroastrisme, et aussi celles des courants gnostiques orientaux.
Les Bogomiles reprennent en droite ligne le flambeau paulicien modéré, qui reprenait lui-même les lueurs marcionites. On rappelle que ces deux courants s'inscrivent dans une même lignée qui tend à s'éloigner des courants gnostiques et orthodoxes. Les sectateurs bulgares ont abandonné les velléités belliqueuses de certains de ses membres radicaux. On se rappelle le moment où le Paulicianisme, à la mort de Sergius, connaît une crise interne qui divise le mouvement en deux groupes (une frange modérée et une frange militaire). Karbéas et ses adeptes fidèles ont fondé un véritable état guerrier paulicien à Téfrik, au IXème siècle.
Les Bogomiles, attachés aux principes de la contemplation, profitent de leurs excellents propagandistes pour disséminer leur doctrine un peu partout en Europe. Mais, ils ne sont pas un pur produit autochtone. Il est évident que sans les Pauliciens de l'empire byzantin, sans leur doctrine mûrie sur les principes évangéliques, le bogomilisme ne serait qu'un syncrétisme des dualismes chrétiens et gnostiques, très nombreux et variés en aux frontières occidentales de l'empire.
Du paulicianisme, les Bogomiles adoptent tous les principes : la christologie docète, le rejet de la croix, la condamnation de Moïse et de Jean-Baptiste, le récit de la Nativité, le Credo, la chasteté, la croyance dans le règne de Satan, une vision libérale de la place de femme, les canons. Ils défendent aussi un même retour au christianisme apostolique, fait de simplicité et de « pureté », détaché des richesses matérielles. Ils n'accordent aucune valeur à l'Eucharistie et refoulent la hiérarchie cléricale. Les accusations de manichéisme sont formulées dès lors, par des membres de l'Eglise, qui craignent de perdre leurs prérogatives confortables.
Il est même possible de voir dans les principes bogomiles des points communs avec certains courants du monachisme traditionnel. Le moine Euthyme Zygabène insiste particulièrement sur un point intéressant du fonctionnement de l’Église bulgare, lorsqu'il rappelle qu'ils ont une estime particulière pour Paul, non l'apôtre néotestamentaire, mais Paul de Samosate, « le détestable chef des Pauliciens ».
Chez les Cathares et, avant eux chez les Pauliciens de Bulgarie, il est attesté d'un second baptême : une sorte de cérémonie de conversion spirituelle, dans le but d'accéder au rang de « parfait ». La vêture, l'esprit de pénitence et l'ascèse qui s'observent alors, présentent des analogies troublantes avec l'entrée dans la vie monacale. Certains y verront là des inspirations propres aux francs-maçons.
Également, le moine Euthyme pointe selon lui une erreur impardonnable dans le péché d'ignorance : les adeptes bogomiles sont soumis à une sorte d'initiation secrète. Ils se lient par des serments, tout en niant la résurrection de la chair. Euthyme a-t-il voulu, dans un souci rhétorique et argumentatif, « salir » le bogomilisme en l'assimilant à une secte païenne à mystères, ou bien peut-on y voir la naissance des pratiques cathares ?


Sources :
The Medieval Manichee: a study of the christian dualist heresy, Steven Runciman, 1982.
Pauliciens bulgares et Bons-Hommes en Orient et en Occident: étude sur quelques sectes du Moyen Age, Alexandre Lombard, 1879.
Christianisme : Dictionnaires des temps, des lieux et des figures, André Vauchez, 2010.
Interrogatio Johannis, publié par Edina Bozóky, 1981.
Liturgie Romaine et Inculturation, ouvrage collectif, 2002.
Histoire du christianisme, volume 4 : Évêques, moines et empereurs (610-1054), ouvrage collectif, 1996.
Les Hérétiques au Moyen Age : suppôts de Satan ou chrétiens dissidents ?, André Vauchez, 2014.
Histoire des Cathares, Michel Roquebert, 2002.

Léonidas aux Thermopyles

Dans le monde grec du Vème av. J.-C., la suprématie du guerrier spartiate, d’une qualité extraordinaire, n’est plus à démontrer. Ces guerriers sont tellement craints que les Athéniens se réfugient derrière leur enceinte fortifiée, refusant l’affrontement, durant les premières années de la guerre du Péloponnèse.

Cette fuite des Athéniens vient de la légende et des hauts faits d’armes des Spartiates qui sont racontés à travers toute la Grèce. Le récit de la bataille des Thermopyles et du sacrifice des trois cents hoplites de Léonidas encourage cette réputation unique de la phalange spartiate qui refuse toute défaite.

« Etranger, va dire à Lacédémone que nous gisons ici pour obéir à ses lois. »
(Hérodote, L’Enquête, VII, 228)

Hérodote est sans nul doute le héraut de l’admiration générale pour Léonidas et ses fameux Trois Cents. « Les Lacédémoniens combattirent de manière digne de mémoire ; ils firent voir par différents traits qu’au milieu d’hommes ignorant l’art de la guerre ils le possédaient à fond ; en particulier, chaque fois qu’ils tournaient le dos, ils conservaient, en ayant l’air de prendre la fuite, une formation serrée ; les Barbares les voyant fuir, les poursuivaient en criant et en menant grand bruit ; mais eux, au moment d’être atteints, se retournaient face aux Barbares et, à la faveur de cette conversion, abattaient des Perses en nombre incalculable1. »
Malgré la défaite, les Spartiates de Léonidas conservèrent durablement une sorte de prestige. Mais que s’est-il passé exactement aux Thermopyles ?


Le défilé des Thermopyles


Dès le début de la Seconde Guerre Médique, le commandement de la coalition grecque contre l’envahisseur perse, Xerxès, est confié aux Spartiates, menés par Léonidas et Eurybiade. Un congrès à Corinthe se tient au cours du printemps 480 av. J.-C., afin de décider d’une stratégie. Les Grecs renoncent à toute tentative de résistance en Thessalie mais sont prêts à unir la flotte et les troupes des différentes cités.

Les Thermopyles, littéralement les « portes chaudes », nommées ainsi en raison des sources d’eaux chaudes se trouvant aux environs, constituent un passage étroit entre la Thessalie et la Locride, au sud du golfe Maliaque jusqu’à l’embouchure du fleuve Spercheios. 

Cette position stratégique fait de ce lieu particulier un théâtre de batailles nombreuses durant l’Antiquité mais aussi au XXème siècle.

C’est dans ce défilé que s’affrontent Sparte, ses alliés et l’envahisseur perse, au mois de Septembre 480 av. J.-C. Hérodote nous renseigne sur le nombre des participants : deux millions d’hommes du côté Perse, opposés à environ sept mille hommes du contingent grec. Évidemment, les chiffres d’Hérodote concernant l’armée perse semblent erronés : les historiens avancent le chiffre d’environ deux cent mille hommes, peut-être moins.

Les préparatifs de la plus fameuse bataille de l’Antiquité grecque


Du côté grec, la réunion de Corinthe permet une alliance unanime des cités grecques. Une réconciliation générale intervient, et trente-et-une cités s’engagent par serment dans une ligue défensive contre les Perses et préparent des contingents de soldats. Le commandement des troupes est confié à deux Spartiates, le roi Léonidas Ier pour les fantassins et Eurybiade pour la flotte grecque. Mais durant l’hiver de la fin de l’année 481 av. J.-C., les Grecs tergiversent sur le plan de campagne et ne peuvent s’opposer à la conquête de la Thessalie par les troupes perses au printemps 480 av. J.-C.

Du côté perse, on cherche à envahir une position défensive très forte aux Thermopyles qui commande l’accès à la Béotie et à la Grèce centrale. Ce défilé était le seul passage entre la Thessalie et la plaine de l'Attique, coincé entre la montagne de l’Oeta et le golfe Maliaque. 
Les Perses, pour garder le contact avec leur flotte, doivent emprunter cette seule route importante qui passe par les Thermopyles. L’armée de Xerxès est diversifiée : elle rassemble des Perses, des Kissiens et les Immortels, réputés venir des plateaux iraniens. D’après Quinte Curce, l’historien romain, l’armée perse est un rassemblement d’hommes issus des conquêtes achéménides ainsi que des mercenaires, parfois grecs. Cela semble expliquer les nombreuses défaites qu’essuient les troupes de Xerxès face aux alliés grecs, mieux entraînés, endurants et disciplinés au combat.

Sur mer

La flotte grecque, assez importante, se trouve au Nord de l’Eubée, dans la région du cap de l’Artémision. Au cas où l’armée achéménide serait parvenue à progresser rapidement vers le Sud, elle aurait été en mesure de couper la retraire à la flotte grecque en bloquant le détroit de l’Euripe, à Chalcis. Un barrage situé aux Thermopyles permet de sauver la flotte grecque et prend donc une importance capitale.

Les Perses arrivent enfin sur les lieux, la bataille peut commencer. Xerxès et Léonidas s’observent pendant cinq jours.

L’affrontement et le sacrifice des Trois Cents


Au cinquième jour, premier jour de la bataille des Thermopyles, Xerxès décide d’envoyer ses troupes mèdes contre les alliés. L’affrontement a lieu au pied du défilé, dans le passage le plus étroit. Selon Diodore, « les hommes se tiennent au coude à coude ». Les Grecs forment un véritable mur de boucliers dont seules les piques et les lances émergent. L’infanterie perse utilise des boucliers en osier et des lances courtes, ce qui les empêche de combattre efficacement l’ennemi.

Les Grecs, en effet, écrasent les Perses et Xerxès est obligé à plusieurs reprises de se lever du siège d’où il observait la bataille ! Les pertes grecques sont minimes. Xerxès décide alors d’envoyer dans un second assaut les Immortels : son infanterie d’élite composée de dix mille hommes.

C’est là que les Grecs utilisent la tactique de la fausse retraite pour tromper l’ennemi et massacrent littéralement les Immortels qui n’échappent pas à la violence acharnée des coups spartiates.

Le second jour


Dès le matin du deuxième jour, Xerxès envoie de nouveau ses troupes à l’assaut des Grecs, inspirés par la détermination des Spartiates. Mais cette nouvelle journée de combat est encore un échec cuisant pour les Perses, et leur chef devient perplexe. Voulant à tout prix détruire cette poche de résistants, Xerxès est prêt à faire appel à un traître, Spartiate, le tristement célèbre Ephialtès : son nom signifie “cauchemar”…
Ce traître sans scrupule révèle à Xerxès l’existence d’un sentier, non défendu ni surveillé par les Grecs qui permet de contourner le défilé des Thermopyles en passant par la crête de la montagne.

Le troisième jour


A l’aube, les Perses décident d’emprunter le chemin révélé par Ephialtès. Réveillés en sursaut, les Grecs sont surpris par le bruit que font les ennemis, et découvrent avec stupeur qu’ils ont découvert le sentier que Léonidas avait choisi de ne pas défendre, comptant sur l’ignorance des Perses.

Voyant déjà leur fin, certains alliés plaident pour la retraite, ce que ne peut tolérer Léonidas. Celui-ci choisit alors de renvoyer les troupes et de ne garder avec lui que ses fidèles trois cents hoplites, après une grande réunion des chefs alliés. La plupart des alliés de Sparte s’enfuient mais les plus acharnés selon Plutarque sont les Thébains qui souhaitent résister à la domination perse. Mais ceux-ci quittent également le lieu de bataille, abandonnant les trois cents hommes de Léonidas, principalement sa garde royale personnelle, les Hippeis, à une mort certaine.

La phase finale de la bataille des Thermopyles varie selon les sources.
D’après Hérodote, les hoplites se portent dans l’endroit le plus large et affrontent courageusement l’ennemi jusqu’au dernier. Selon Diodore de Sicile, les Spartiates tentent une attaque nocturne dans le camp adverse et parviennent à semer le trouble et disperser les hommes effrayés, impressionnés par cette attaque surprise. Mais l’avantage de la surprise est de courte  durée et rapidement les trois cents spartiates tombent un à un sous les flèches et les javelots perses.

La dépouille de Léonidas est ramenée à Sparte où la construction d’un mausolée témoigne à jamais de son courage. En plus d’un culte à la louange de son héroïsme, des fêtes, les Léonidées, sont instituées afin de perpétuer le souvenir du valeureux chef spartiate.


L’organisation et l’équipement militaires des Perses



Xerxès déçu de la tournure de la Bataille dès le premier jour, décide d’envoyer ses meilleurs fantassins au combat, dans l’assurance qu’ils apporteront une victoire rapidement. Ces soldats sont appelés les Immortels : surnom donné aux mélophores.
Les mélophores sont la garde personnelle de Xerxès : une troupe de dix-mille lanciers. Cyrus l’Ancien a crée ce corps spécial afin de garantir sa sécurité personnelle en période d’instabilité politique, selon Xénophon. Le groupe est divisé en deux parties, une de mille hommes et une autre de neuf mille
La troupe des Mille est menée par un chiliarque. Le mélophore tire son nom du fruit, grenade ou pomme qui orne la hampe de leur lance.
Le surnom d’Immortels provient du fait que dès qu’un homme mourait, il était immédiatement remplacé afin qu’ils soient toujours au nombre exact de dix-mille.
Les mélophores surprennent leurs adversaires par la grande élégance et le raffinement de leur équipement et de leur uniforme.
Le reste de l’armée achéménide est constituée de cavaliers, et de fantassins plus simplement vêtus et équipés que les Immortels. Ils possèdent des haches, des masses de bois, des boucliers en osier et des lances. Ils sont vêtus le plus souvent en peaux de bêtes ou en tuniques simples.

 

L’impact de la Bataille des Thermopyles


Cette défaite spartiate, et plus largement de l’alliance grecque, reste malgré tout un fait d’armes extraordinaire et unique, gravant à jamais dans les mémoires la puissance, le courage et la détermination des hoplites, citoyens-soldats de Sparte. Léonidas devient l’incarnation de l’idéal patriotique : il ne craint pas de sacrifier sa vie pour la défense de la Cité.

Les Grecs imposeront une cinglante défaite quelques mois plus tard aux Perses, lors de la Bataille navale de Salamine. La flotte grecque est menée par Eurybiade de Sparte et Thémistocle d’Athènes.


La vision de la Grèce antique se résume souvent à ces deux principales cités : Athènes et Sparte. Deux conceptions politiques différentes : Athènes la moderne, en perpétuel mouvement et Sparte, la conservatrice, classique et militariste. Dans la réalité de la Grèce du Vème siècle av. J.-C., les cités sont marquées par les symmachies (ligues militaires) maintenant une lutte permanente. Mais face à l’envahisseur, l’union sacrée domine, favorisée par le partage d’une culture identique, entre les deux sœurs ennemies. Et cette alliance est payante.

Au terme des Guerres Médiques, Sparte et Athènes vont retrouver leur rivalité ancienne et provoquer la Guerre du Péloponnèse, lutte acharnée entre les deux cités pour la domination du monde grec. 
Léonidas demeure à jamais un véritable héros.

Citoyen et soldat : être Spartiate

La puissance militaire de Sparte




La grande originalité de Sparte est l’assimilation de la citoyenneté à l’Etat militaire : être citoyen, c’est être soldat, et les Spartiates ne peuvent envisager de dissocier les deux statuts. L’hoplite spartiate est un citoyen-soldat. Au terme d’une longue formation, l’agogé, rude et spartiate au sens figuré du terme, l’homme spartiate devient adulte, citoyen et surtout un guerrier hors-pair.

La naissance de l’hoplite



Lancés dans la conquête de terres plus vastes, le monde grec connaît un bouleversement profond entre le XIème siècle et le VIIIème siècle av. J.-C. Malgré la découverte et la maîtrise du fer, le bronze ne fut jamais autant utilisé que durant le fameux âge du fer. Le bronze permet la fabrication d’un équipement militaire robuste, pratique et élégant.

Les piques, les lances et les armures sont en bronze comme l’indiquent les fouilles archéologiques pratiquées sur des tombes récemment. Mais c’est au cours du VIIème siècle av. J.-C. que l’équipement du soldat grec connaît un bond technologique.
Le terme hoplite vient du « hoplon », le bouclier, arme principale et essentielle du soldat d’infanterie.

Être Spartiate


Un Spartiate préfère la mort à la reddition. Tout le système de Sparte, de la formation des plus jeunes jusqu’au gouvernement des deux rois, repose sur la sélection des meilleurs. Dès la naissance, l’enfant est attentivement examiné : une moindre déformation constatée ou s’il est considéré trop chétif, le droit de vivre ne lui est pas accordé. L’Homme Spartiate doit être robuste. Dès l’âge de sept ans, la sortie de l’enfance, le garçon est retiré de sa famille et confié au pédonome, qui est accompagné de porteurs de fouets.

Le mode de vie spartiate comporte de nombreux éléments qui sont propices à la formation guerrière. L’idéologie et l’éducation spartiate sont pétries d’une importante militarisation. 
L’agogé enseigne quatre disciplines : le maniement des armes, confié à l’hoplomaque, le lancer de javelot, enseigné par l’akontiste, le tir à l’arc, spécialité du toxote, et enfin, le service à la catapulte. 
De nombreux exercices physiques sont pratiqués afin de développer la résistance aux longues batailles. Le drill, les exercices en formation, extrêmement violent reste pourtant assez élémentaire : la principale manœuvre étant le passage de l’ordre de marche à la phalange sur huit rangs.  

L’équipement de l’hoplite

Le hoplon

Il s’agit d’un bouclier rond d’environ quatre-vingt-dix centimètres de diamètre, qui permet de protéger durant le combat, la zone vitale allant du menton jusqu’au milieu des cuisses. Cet élément fondamental est nouveau : il remplace l’ancien bouclier échancré, plus petit et moins maniable. Les Grecs considèrent le bouclier tellement important qu’il donne son nom au soldat qui le possède : l’hoplite.

La modernité de ce bouclier réside dans sa facilité de manipulation et sa légèreté, n’ôtant rien à sa robustesse. Le soldat peut glisser son bras à l’intérieur du porpax, un brassard en bronze à l’intérieur du hoplon. Et, au bout de se brassard, le soldat trouve l’antilabé, poignée d’appréhension en cuir, qui lui permet de le manier aisément.

L’extérieur du hoplon est une plaque en bois recouverte d’une plaque de bronze, l’épisème, souvent décorée d’un emblème à double fonction : identifier l’origine du soldat et éloigner les mauvais esprits et la malchance. 
Les décorations varient mais signalent un véritable souci artistique : créatures mythologiques, animaux, lettres majuscules, comme par exemple le fameux lambda rouge de l’hoplite spartiate, symbolisant son appartenance à Lacédémone.

Les jambières et l’armure

L’équipement de l’hoplite est également composé de jambières travaillées dans le bronze. Elles protègent idéalement les jambes du soldat car elles sont martelées sur mesure et donc totalement adaptées à la forme de la musculature des jambes. Elles recouvrent la partie allant de la cheville au genou et sont maintenues par l’élasticité du métal, tenues par des lanières de cuir. Le bronze est quelquefois décoré de motifs en relief qui contribuent à l’élégance de l’équipement et la beauté du soldat.

Les protections sont complétées par une armure faite d’une plaque dorsale et d’une partie abdominale. Cette cuirasse, également en bronze, est aussi adaptée à la musculature et l’ossature du soldat. Les deux ensembles sont tenus ou par des lanières de cuir, fermoirs souples, ou des attaches en bronze, tenons de métal, sur les épaules et le long des côtes.
Les fouilles archéologiques ont permis de découvrir que les Grecs ciselaient finement ces armures par des scènes mythologiques ou des motifs animaliers.

Le ventre est protégé par une partie suspendue, légèrement incurvée, ne gênant pas les manœuvres du soldat. Sous cette lourde cuirasse, l’hoplite se vêt d’une chemise légère protégeant la peau du frottement des plaques métalliques. Enfin, les soldats sont souvent équipés en plus de bandes de cuir qui protègent le corps de la cuirasse jusqu’aux cuisses.

Le casque corinthien

Le casque est sans nul doute l’équipement le plus spectaculaire de l’hoplite. Il est surmonté d’un grand cimier, comme l’indique des peintures sur de nombreux vases. Il est fait en bronze et couvre l’arrière et le sommet de la tête, les joues et le nez. Des trous allongés s’ouvrent au niveau des yeux, permettant une vision latérale totale. Les casques de ce type trouvent leur origine dans le Péloponnèse et Corinthe. Ils sont très répandus à cette époque.


La phalange hoplitique : un bloc humain invincible


La phalange hoplitique résonne aujourd’hui comme l’incarnation d’une formation militaire de premier ordre : elle est organisée, disciplinée et basée sur l’égalité de tous les hoplites.
Dans un monde grec disparate, formé de cités qui constituent autant de micros Etats, la phalange hoplitique représente la défense de la cité et sa préservation, en symbolisant l’égalité entre tous les soldats. L’hoplite du VIIème siècle av. J.-C. n’est pas un aristocrate, c’est plutôt un paysan libre qui défend ses terres. Sparte adopte rapidement ce type de formation et l’adapte à son idéal patriotique : le guerrier défend le bien commun, la patrie et les valeurs de sa cité. Mais chez les Spartiates, un tel honneur ne peut être attribué qu’à l’élite sociale, non pas financière, mais aristocratique.
Les hommes avancent côte à côte, « pied contre pied, le bouclier appuyé contre le bouclier, et le casque contre le casque, la poitrine pressant la poitrine1 ». La tactique est simple : sur le champ de bataille, les hoplites forment une ligne sur huit rangs. Au signal, ils se mettent en marche « avec fougue et impétueusement (…) au rythme des nombreux joueurs de flûte » (Thucydide).
Ce type de progression entraîne la ligne d’affrontement sur une partie latérale du camp adverse. Ce déplacement typique du combat hoplitique doit être empêché par les combattants placés sur l’aile opposée, chargés de résister à l’avancée. La rencontre est un véritable choc d’armures et le combat continue dans une sorte de mêlée rituelle.
L’ordre dans lequel les troupes étaient disposées relève d’un ordre quasi-religieux. La place d’honneur est attribuée aux combattants locaux, car ils sont, pense-t-on, plus acharnés à la lutte.
Comment Sparte a-t-elle forgé son armée, considérée invincible par les Grecs contemporains et qui fait encore l’admiration du monde moderne de nos jours ? Certainement grâce à la formation des jeunes gens.


La formation du jeune Spartiate : discipline et puissance


L’agogé, l’éducation des Spartiates, repose sur un ensemble précis de principes éducatifs, dont les plus importants sont la discipline et l’obéissance. La défaite est insupportable, quelle qu’elle soit, car elle jette sur le perdant une humiliation intolérable aux yeux des autres. La peithô, l’obéissance, et l’aidôs, la bonne tenue sont imposées durement au jeune homme, car elles sont nécessaires au caractère spartiate, pétri d’une certaine noblesse.

L’agogé est dirigée par des guerriers respectés qui en font des chefs puissants. L’usage de la punition est indispensable dans l’apprentissage. Le pédonome, le maître, inflige souvent des châtiments physiques à l’élève, comme des coups de fouet, la privation de nourriture et bien sûr, des exercices physiques supplémentaires. L’agogé enseigne également une sorte d’ascétisme afin de le préparer au mieux à la dure vie de soldat qui l’attend.

Les parents sont admis à assister à la formation de leur fils. L’enfant n’a le droit qu’à une seule tunique pour toute l’année, peu importe la saison. Il n’a absolument pas le droit d’utiliser des sandales, la tête est rasée…
Ce qui est combattu, c’est la mollesse et toutes les formes de faiblesses.

L’idéal spartiate


L’idéal spartiate exige des hommes qu’ils soient puissants physiquement et mentalement. Ils doivent faire preuve de courage, d’endurance et de détermination sur le champ de bataille. C’est pourquoi Léonidas incarne l’aboutissement parfait de la formation spartiate. Il est un chef respecté, il ne craint pas la mort et sacrifie sa vie pour sauver la Cité.
Un autre aspect de l’agogé est l’intégration d’une certaine conception de l’idéal patriotique, ne laissant que peu de place aux cultes des personnalités individuelles, tout en favorisant l’émulation.
 Durant la bataille, chaque Spartiate doit protéger son Semblable : une faille dans la phalange, et le groupe peut périr. Mais l’héroïsme est nettement valorisé.
Pendant toute la formation, le jeune homme endure les pires souffrances physiques et ne doit jamais se plaindre. Il doit également apprendre à voler sa nourriture sans être pris. Les apprentis dorment sur des couches de roseaux durs et ne se lavent que très peu.

Le but ultime de l’agogé est d’intégrer un des trois hippagrètes ou de faire partie de la garde royale, les trois cents Hippeis. Les Hippeis représentent une certaine élite de l’armée spartiate : ils sont cavaliers.

La cryptie : devenir un homme


L’endurance et la force des armées spartiates sont devenues légendaires grâce aux exploits militaires et la grande impression qu’elles dégageaient sur le champ de batailles.

La phase ultime de l’éducation spartiate réside dans une retraite que le jeune homme est obligé d’accomplir et durant laquelle il se retire de la vie publique et reste caché. Au cours de cette retraite, il n’apparaît que la nuit pour voler de la nourriture et tuer de temps en temps un hilote. Cette phase essentielle s’appelle la cryptie. Durant cet éloignement forcé, le jeune homme erre dans la montagne ou les plaines de la campagne. Dans ce rituel de formation, le meurtre représente une partie essentielle prouvant le courage et la détermination du futur guerrier.

Une fois la cryptie achevée, le jeune homme est enfin accepté parmi le groupe des adultes et peut participer aux syssities, les repas quotidiens collectifs. Ces repas habituent l’homme à la vie en communauté et symbolisent l’appartenance à une sorte de confrérie militaire. Ces repas sont surveillés par les polémarques, chefs militaires établis.

C’est lors des syssities que les Spartiates partagent le brouet noir, sorte de bouillie à base de viande, évitant aux hommes de s’habituer au confort. La formation intellectuelle du jeune spartiate est limitée : elle se résume à l’apprentissage par cœur de quelques poèmes et l’initiation au chant.

Sparte a toujours intrigué par son originalité et sa rigueur mais, malgré les critiques nombreuses de certains Grecs, souvent Athéniens, frères ennemis des Lacédémoniens, tels Aristote et Platon, Sparte est loin d’être archaïque. 
La prédominance de son armée assoit nettement sa réputation dans le monde grec et dirige pendant près de deux siècles le Péloponnèse. Mais sûre d’elle, Sparte refuse pendant longtemps de construire une enceinte fortifiée comme les autres cités… 
Sparte nourrit aujourd'hui, dans la bande dessinée et au cinéma, beaucoup d’œuvres : son histoire est toujours aussi fascinante !

dimanche 26 janvier 2020

Interrogatio Iohannis : un texte cathare sacré

L'Interrogatio Iohannis, (littéralement la Question de Jean) ou la Cène secrète ou encore Questions posées par l'évangéliste au Seigneur à la dernière Cène est un texte sacré, d'origine bogomile, transmis aux Cathares, et présentant un dialogue secret entre l'apôtre Jean et Jésus. Ce texte en latin aurait été écrit au début du XIème siècle, et témoigne d'un dualisme mitigé paulicien (en opposition au dualisme absolu). Il aurait été transmis, à Concorezzo, en Italie, à l'évêque bogomile Nazaire aux alentours de 1190 par un évêque bogomile bulgare. Nazaire le porte en Languedoc vers 1209, au moment où commencent les persécutions conduites contre les cathares par le pape Innocent III. Cet opuscule est un texte majeur de la littérature cathare car il représente la source essentielle de leur doctrine.

La sôtériologie (étude des doctrines du salut) occupe, de plus, une place importante dans l'ouvrage. Le manuscrit, traduit en latin, a été conservé par l'Inquisition dans ses archives à Carcassonne ; il en existe toutefois une autre copie conservée à Vienne. On peut constater quelques différences entre les deux. Il est difficile de déterminer si le texte original de cet apocryphe a été rédigé en grec, en slave ou en latin. On sait toutefois que les hérétiques bulgares, français et italiens accordaient une valeur centrale à l'ouvrage dans la pratique de leur culte.
Que contient-il de si fondamental pour les Bogomiles, et pour les Cathares ensuite ?
Le texte est nettement incomplet : il manque principalement la « révélation secrète » que Jean aurait reçu de Jésus lors de la dernière Cène. En effet, l'apôtre aurait interrogé le Messie sur la signification de l'expression « manger ma chair et boire mon sang ». Encore une fois, on retrouve dans cette formulation la volonté d'inscrire la parole de Jésus dans une intention allégorique. On se rappelle que les Pauliciens rejetaient l'eucharistie, au sens où le sang représente pour eux, la nature divine de Jésus et, la chair son enseignement. La différence entre les deux manuscrits est vraiment flagrante. En effet, dans la copie de Carcassonne, on peut lire que Jean pose la question : « quid est manducare carne meam et bibere sanguinem meum ?1 », tandis que dans le manuscrit de Vienne, on y lit : « quid est caro tua et quid est sanguis tuus ?2 ». Cet exemple illustre les nombreuses variations et nuances sémantiques entre les deux textes, et par conséquence, les interprétations multiples qui peuvent être faites.
Le récit s'intéresse clairement à la Genèse qu'il réécrit, dans une tradition fortement dualiste. Précisément, Satan et Dieu, avant la Création, auraient eu une vive dispute. Par fierté, l'ange puissant, mais jaloux, se serait rebellé contre Dieu, qui l'aurait jeté loin des lumières célestes. Ne trouvant pas la paix, Satan demande au Créateur de lui accorder sa compassion. Ce dernier lui offre une trêve de sept jours, pendant lesquels il peut régner sur le monde. Toutefois, Satan trahit une nouvelle fois la volonté divine, en envoyant Enoch et Elie prendre possession des corps d'Adam et Eve auxquels Dieu à insufflé la vie, afin qu'ils commettent le péché originel, provoquant ainsi leur chute de l'Eden.
Dans la seconde partie de ce manuscrit, Satan règne désormais sur l'humanité, car il ne peut pas échapper à sa prison terrestre. Il continue son œuvre malfaisante, notamment avant la venue de Jésus, en ordonnant encore à ses démons de posséder cette fois le corps de Jean le Baptiste. A travers lui, ses paroles, et surtout le baptême par l'eau, il peut renforcer son influence malfaisante sur le genre humain, pour mieux défaire celle du Christ.
L'ouvrage affirme ainsi que l'humanité n'est pas l’œuvre de Dieu mais bien de Satan. 
En conclusion, l'Interrogatio Iohannis rappelle la victoire du Bien sur le mal. L'auteur ajoute toutefois que le Bien et le Mal sont indissociables, et que leur opposition ne peut pas être dépassée, car le conflit entre les deux est éternel et sans solution.
Cet apocryphe constitue le « secret » des Cathares.

1 : Littéralement : « que signifie manger ma chair et boire mon sang ? "

2 : Littéralement : «  qu'est-ce que ta chair et qu'est-ce que ton sang ? »



Les Tondrakiens

Tondrak : hérétiques ou visionnaires ?


Les pauliciens des provinces asiatiques de l'empire byzantin, après les violentes persécutions, disparurent progressivement, et ne laissent que peu de traces dans les textes historiques. 
On sait que quelques-uns d'entre eux passèrent à l'islamisme. Chez les Arméniens, l'hérésie se maintient particulièrement dans la secte des Tondrakiens, qui apparaît au milieu du IXème siècle. L'information essentielle sur cette hérésie arménienne, antiécclésiale et antisacramentelle, nous est transmise par un texte de Grégoire de Narek, un théologien arménien de la fin du Xème siècle, auteur du Livre des Lamentations, qui a rédigé une longue lettre adressée aux hérétiques de Tondrak. En même temps que l'expansion bogomile en Bulgarie, et dans les Balkans, jusqu'aux rives de l'Adriatique, se déploient les Tondrakiens en Arménie. 
Cette secte chrétienne prend le nom de la ville de Tondrak, à l'ouest du pays. Ils se répandent entre le IXème et XIème siècle. Et, plus qu'au mouvement bogomile, c'est aux Tondrakiens qu'on doit l'héritage paulicien.
Cette communauté est fondée par Sembat, de Zaheravan, qui est un ennemi farouche de toutes les institutions chrétiennes. Le prédicateur s'attaque également aux inégalités sociales. Il reprend la vision libérale de la femme proposée par les Pauliciens, qui ne faisaient pas de distinctions injustes entre les deux sexes. Ainsi, ce mouvement participe largement aux émeutes paysannes qui émaillent l'histoire médiévale de l'Arménie.
C'est la nature résistante et militante du Paulicianisme (en lutte armée contre les Byzantins et les Arabes) qui se retrouve particulièrement dans la secte tondrakienne. Malgré les persécutions, (commencées dès 820, et durant presque deux siècles) au Xème siècle, les Tondrakiens se sont répandus largement dans les provinces d'Arménie : ils sont identifiés à Vaspourakan, dans l'ouest du pays, à Mokk (en Turquie actuelle), et aux pieds des montagnes caucasiennes. Les Pauliciens byzantins rescapés seraient venus grossir leurs rangs dès 872, après leur massacre par Basile Ier. Leurs conceptions chrétiennes rencontrent en effet un vif succès parmi les populations les plus pauvres, mais aussi chez certains nobles et des membres du clergé.
Grégoire de Narek formule des griefs contre les Tondrakiens qui éclairent aujourd'hui leur doctrine. On y apprend que les rites principaux de la liturgie sont rejetés : baptême, ordination, communion, et le mariage. Les adeptes en déprécient leur valeur spirituelle. Ils ne croient pas non plus que le dimanche doive être un jour particulier dans la semaine « religieuse ».
On peut déceler chez les Tondrakiens la volonté d'épurer le christianisme contemporain, perverti selon eux par des contraintes liturgiques et matérielles, afin de se rapprocher au maximum des principes apostoliques et de l'enseignement du Christ. 
Le point le plus curieux est certainement l'usage qu'ils font du nom « Christ ». Si Jésus-Christ est un simple envoyé divin, alors il n'y a pas de difficultés à appeler « Christ » les chefs de la secte. Comme chez les Pauliciens, la pratique religieuse est avant tout spirituelle. C'est par une communion d'esprit avec Dieu qu'on doit lui rendre le culte. C'est pourquoi les Tondrakiens n'adorent pas la Croix, rejettent les rituels « matériels » et ne manifestent pas extérieurement leurs croyances.

jeudi 26 janvier 2017

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 07

La transmission du Paulicianisme aux cathares

Les Bogomiles sont le trait d'union entre les derniers pauliciens et les premiers cathares. 
Ce nouveau mouvement chrétien est en tout point semblable au Paulicianisme, et constitue la souche des premiers cathares occidentaux. Cosmas témoigne dans son traité de la manière dont les adeptes bogomiles dissimulent leurs croyances et pratiques, comment ils refusent la richesse matérielle et ostentatoire, comment ils se croient autorisés à lutter contre les inégalités sociales. Il insiste sur le fait qu'ils se prétendent être « les vrais Chrétiens » ou « christopolites ».
Les Bogomiles, à l'époque où Cosmas rédige son curieux traité, sont nombreux : « plusieurs dizaines de milliers » selon lui. Ainsi, ils sont pourchassés, jetés en prison, et exécutés. C'est surtout le succès de leur propagande qui irrite le moine bulgare, car celle-ci rencontre de nombreuses sympathies, auprès des gens simples, et même du bas-clergé. Cosmas écrit : « ils y sèment l'ivraie de leur enseignement ». Leur morale rigoureuse et les enseignements ascétiques que les synekdèmes professent, rendent les bogomiles très populaires, dans la Bulgarie du XIème siècle. Mais Cosmas leur reproche leurs erreurs : ils pèchent par ignorance, ils interprètent faussement les Évangiles.


Le bogomilisme en Languedoc

Les Bogomiles connaissent des persécutions dans l'empire byzantin dès le début du XIIème siècle. 
Sous Manuel Ier Comnène (1143-1180), l'empereur byzantin, les vagues de répression s'intensifient. Stefan Nemnja (1117-1199), roi serbe, organise un concile visant à lutter contre l'hérésie installée en Serbie qu'il tient à chasser. Un conseiller de Manuel Ier, Hugues Ethérien de Pise, compose un traité contre les « patarins » de l'Hellespont. Le nom patarin est un terme péjoratif désignant en Italie les hérétiques ou les cathares, prônant un christianisme « dualiste » ; la pataria milanaise est la plus importante. Il propose même de les marquer d'un thêta noir sur le front ou de les brûler.
Mais Nicétas, l'évêque bogomile de Constantinople, se rend, au début du XIIème siècle, à Milan, auprès de Marc, de Concorezzo, un ancien fossoyeur converti au catharisme. Nicétas est en tournée pastorale en Occident : il souhaite confirmer l'organisation de l’Église bogomile. Les deux hommes se rendent ensemble au concile cathare de Saint-Félix, en Languedoc, en 1167, dans le but d'organiser au mieux le mouvement en France, en Italie et en Catalogne. Marc est ordonné alors « évêque » de Lombardie. Nicétas lui donne le consolamentum, l'imposition des mains, en même temps que cinq autres nouveaux évêques, pour les villes d'Agen, Carcassonne, Albi, Toulouse et pour la région champenoise.
Nicétas rappelle, lors du synode, qu'il existe en Orient cinq autres Églises bogomiles : celle de Romanie, vers Constantinople, dont il est lui-même l'évêque ; celle de Dragovitie, en Macédoine, qui comprend les villes de Salonique et Okhrida ; celle de Mélenguie, dans le Péloponnèse ; celle de Bulgarie ; et enfin, celle de Dalmatie sur les rives Est de la mer Adriatique. Ces nouveaux religieux sont pour le pouvoir des hérétiques appelés cathares.

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 06

Une « fausse doctrine » venue des Bogomiles

Les pauliciens tardifs, ou « hérétiques de l'An mil », ont leurs propres sacrements, notamment « le don du Saint-Esprit » par l'imposition de « leurs mains qui lavent de tout péché », ce qu'on appelle le consolamentum, témoigne le chevalier Arfast. Ce mouvement se répand dans toute l'Europe.
Les premières prédications du pope Bogomil sont signalées dans le royaume bulgare dès 970. En 1000, l'hérétique Leutard est arrêté en Champagne, en même temps que les Bogomiles se répandent en Asie mineure, sous le de phoundagiagites. En 1017, des « manichéens » sont signalés en Aquitaine. Cinq ans plus tard, en 1022 des « hérétiques » sont brûlés à Toulouse et à Orléans, tandis que le moine Erbert signale au pape la présence, dans le Périgord, d'une dangereuse communauté « manichéenne ». Des signalements et des arrestations ont lieu près d'Arras en 1025, et encore en Champagne en 1048. D'autres bûchers pour hérésie sont installés en Italie, à Milan en 1028. A Goslar, en Saxe, des hérétiques sont arrêtés et pendus en 1052. L'hérésiarque bogomile, un médecin, Basile est brûlé vif à Constantinople vers 1100.
Se répand donc en Europe une théologie dualiste qui résulte de la lecture particulière du Nouveau Testament, s'attachant à proposer une explication de l'origine du mal. L'influence bogomile est un aspect discuté dans la transition entre Paulicianisme et Catharisme. Les Bogomiles sont signalés au début du XIIème siècle à Philippopolis, aujourd'hui Plovdiv en Bulgarie actuelle, exactement là où sont signalés les derniers pauliciens un siècle avant. Les Bogomiles se répandent vite en Europe ; France, Italie, Allemagne : toutes les catégories sociales sont pénétrées de ces nouvelles idées. Le fait qu'ils conservent le Pater Noster, et qu'ils condamnent l'enrichissement des hauts membres du clergé renforcent leur assise populaire..
La Bulgarie a été, pendant plusieurs siècles, la destination de nombreux Arméniens et Byzantins. Les premières diasporas sont signalées au VIème siècle, sous l'empereur Maurice, qui fait déporter des milliers d'Arméniens à Philippopolis entre 582 et 602. Des populations arméniennes sont déjà installées depuis le Vème siècle. Cette population va constituer un terreau favorable à l'accueil de l'hérésie paulicienne, puis plus tard au bogomilisme.

Les prédicateurs itinérants de Bogomil : du paulicianisme au catharisme

D'inspiration paulicienne, le bogomilisme reprend à ce mouvement chrétien le principe hiérarchique des synekdèmes et notaires. 
Les premiers, se prétendant les reflets de l'Esprit-Saint, sont des docteurs itinérants, et chargés de répandre les principes doctrinaux. C'est grâce à eux que le mouvement connaît un tel succès. Les seconds, les notarii sont des instructeurs, c'est-à-dire qu'ils multiplient les lectures des textes sacrés et en diffusent de nombreuses copies. Les bogomiles reprennent très nettement ces fonctions au sein de leur secte.
Selon Euthyme Zigabène, un moine byzantin du XIème siècle qui raconte la destinée de la secte, les bogomiles tirent leur nom de l'expression « Ô Dieu, aie pitié », « Bog milui » en bulgare, formule récurrente des adeptes. Cette interprétation serait erronée : certains linguistes rapprochent Bog et mili, ce qui signifie littéralement « aimé de Dieu » (équivalent du « théophile » grec). Ils apparaissent sous le règne de Pierre (927-969), comme en témoigne le traité antihérétique, du prêtre Cosmas, rédigé en 970. Cosmas est un moine très actif et engagé contre l'expansion du mouvement bogomile. Le Codex de Novgorod, palimpseste découvert en 2000, serait un écrit datant de la fin du Xème siècle, attestant la forte présence bogomile en terre slave. Ce codex contient des prières qui et des psaumes sont pour le moins inattendus. L'intérêt du document tient surtout au fait qu'il présente des textes inconnus et troublants par l'esprit paulicien dont il est empreint. Son étude, toujours en cours, permettra d'en savoir plus sur l'histoire du mouvement bogomile. En effet, figurent des fragments nombreux, par exemple : « Instruction d'Alexandre de Laodicée sur le pardon des péchés », « le récit de l'apôtre Paul sur la vie de Moïse », « au sujet de l’Église cachée de notre Sauveur Jésus-Christ à Laodicée », et bien d'autres. L'auteur du premier fragment, Alexandre, se présente en tant qu’aréopage de Thrace, d'origine laodicéenne, devenu prophète : il invite les lecteurs « à parcourir la terre et à propager son message. »

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 05

L'inspiration marcionite

Le lien avec le courant marcionite est flagrant, et le Paulicianisme est à considérer comme une poursuite de la secte de Marcion. La référence ultime des Pauliciens est saint Paul. 
Sergius va largement puiser dans les épîtres de Paul pour nourrir ses propres lettres. Ainsi, il reprend les principes de non-violence, de chasteté et de communion spirituelle avec Dieu. On peut y voir une forte affirmation d'un retour aux sources évangéliques, qui prime sur l'Ancien Testament, rejeté du canon paulicien. L'hérésie ne croit pas non plus aux miracles. En refusant les cultes des saints, les pauliciens sont apparentés aux iconoclastes. On sait qu'ils en accueillent au sein de leur communauté, mais rien ne signale, dans les sources, un refus de la représentation matérielle d'un saint.
Rappelons que les Pauliciens sont les héritiers et continuateurs du marcionisme par d'autres éléments. On trouve en effet à peu près le même canon évangélique et néotestamentaire, dans les deux sectes. Surtout, c'est la place centrale accordée à l'apôtre Paul, chez les marcionites et chez les pauliciens, qui est évidente. Ce point commun constitue l'ADN reliant les deux sectes entre elles.
Du point de vue géographique, l'origine marcionite de la secte est incontestable. Constantin, fondateur du Paulicianisme vient de Samosate, tout près de Cyr, exactement là où Théodoret, évêque et historiographe de Cyr, signale un siècle auparavant une communauté marcionite de plus de dix mille membres. Le religieux précise que la zone qui s'étend de Cyr à Samosate est un véritable berceau marcionite. Comme les Marcionites, les Pauliciens rejettent également tout ce qui semble rappeler le judaïsme dans les pratiques cultuelles, et veulent rétablir la simplicité apostolique au centre de leur religion.

L'évolution du Paulicianisme

La diaspora paulicienne semble se perdre dans l'histoire du Xème et XIème siècles, aux frontières de la Bulgarie, dans la région de Philippopolis (Bulgarie actuelle), les Balkans, ou encore aux confins de l'Asie mineure. Curieusement, aux alentours de la moitié du IXème siècle, en Arménie, apparaît la secte des Tondrakiens, fondée par Sembat (ou Sempad ou encore Smbat) de Zaheravan. Elle prend le nom de la ville de Tondrak, où elle est fondée. Les Tondrakiens rejettent l'immortalité de l'âme, les sacrements et la divine providence. Plusieurs sources témoignent de similitudes flagrantes avec les pauliciens, desquels Sembat aurait repris de nombreuses parts de leur doctrine.
Quelques Pauliciens restés auprès de l’Émir de Mélitène se seraient convertis à l'Islam, car ils étaient de précieux alliés pour les Arabes. Ils seraient directement reliés à la naissance de l'alévisme turque et kurde. D'autres pauliciens auraient été intégrés dans les troupes de l'armée byzantine, et auraient eu la possibilité de ne pas abjurer leur foi.
On retrouve surtout les Pauliciens en Italie. 
En effet, l'empereur Basile 1er exploite largement l'ardeur guerrière des pauliciens, qui n'ont eu de cesse de s'illustrer par leurs pillages et leur violence, près des frontières. Nicéphore Phocas, général de l'armée byzantine, emmène à ses côtés de nombreux pauliciens, appelés « manichéens », en Italie et en Sicile, en 965-965, pour repousser les Maures. Nicéphore part également en Bulgarie sous Léon VI. Il semblerait qu'à partir de là leurs croyances se répandent discrètement en Italie. Et bientôt, des groupes importants de catholiques se convertissent aux idées des Pauliciens.

Le catharisme : une résurgence paulicienne ?

L’Église de Rome découvre bientôt, avec mécontentement, l'ampleur que prend la doctrine paulicienne. A Rome, à Milan, en France, les idées « manichéennes » pénètrent toujours plus les territoires pourtant très catholiques. Douze chanoines sont brûlés vifs à Orléans, en 1022, le 25 décembre, sur ordre de Robert le Pieux. L'affaire de ce qu'il est convenu d'appeler « l'Hérésie d'Orléans » marque les esprits : c'est le premier bûcher de la chrétienté médiévale. Ces érudits sont accusés de remettre en question l'autorité épiscopale, de pratiquer un ascétisme rigoureux, une lecture radicale des Évangiles, et surtout une forme de manichéisme gnostique qui déplaît fortement au pouvoir en place.
Certains historiens n'hésitent pas à faire le lien entre le modèle de perfection spirituelle prôné par ces hérétiques et les principes défendus plus tard par les Cathares. Selon Adhémar de Chabannes, d'autres hérétiques sont ainsi pourchassés en France, accusés d'être des manichéens pervertissant hommes et femmes. Cette chasse a lieu dans les environs d'Orléans, de Toulouse, mais aussi dans diverses zones d'Occident, notamment en Italie.
Ce sont des docètes qui remettent en cause la virginité de Marie, mais aussi l'humanité du Christ. Ils rejettent l'autorité de l’Église romaine et ses sacrements ; ils nient l'eucharistie, le baptême, les pénitences et les ordinations. Ils encouragent la chasteté en refusant le mariage, pratiquent l'ascèse en dédaignant la chair et le matériel. Enfin, ils ne mangent ni viande ni graisse.
Ces points doctrinaux se retrouvent chez les Cathares. Mais comment s'est opérée la transition entre une secte venue des confins de l'empire byzantin et une hérésie française ?

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 04

Doctrine et pratiques pauliciennes

Après ces bouleversements, la secte a fortement changé de visage, et a pu affiner sa doctrine. Pierre de Sicile a clairement contribué à l'accusation de manichéisme contre les Pauliciens. Sergius a réformé certains principes, pour se rapprocher, volontairement ou pas, du docétisme. 
Ainsi, Marie n'a eu Jésus qu'en apparence, avant d'avoir de Joseph d'autres enfants. Le dogme de la virginité de Marie est récusé. Cette christologie franchement docète s'appuie principalement sur une interprétation allégorique des Évangiles. Ils pratiquent une exégèse très spiritualiste des textes sacrés.
Les Pauliciens condamnent le culte de Marie, mais aussi celui de la Croix, signe de supplice. Ils tenaient en effet ce symbole comme un accessoire blasphématoire, dénaturant l'identité et le message de Jésus. Ils reconnaissent toutefois le « Christ aux bras étendus », signe de bénédiction. La Vierge est pour eux une Jérusalem céleste d'où viendrait le Christ. L'eucharistie est condamnée car ils n'admettent pas la communion par le pain et le vin. Le baptême par l'eau n'existe pas non plus. En réalité, les mots « baptême » et « communion » désignent l'enseignement et les paroles du Christ. La cène est avant tout symbolique. La chute d'Adam est également un bienfait, car ils voient dans ce récit une première révolte contre les lois du Démiurge.
La lecture intérieure et personnelle des Écritures est primordiale. Parmi celles-ci, ils ne conservent qu'un canon néotestamentaire exclusivement : les Évangiles (Luc, Jean, Paul et Mathieu), les épîtres de Paul et quelques textes de Jacques, de Jean, de Jude, une partie des Actes des Apôtres et les écrits de leur réformateur Sergius. Le Pater Noster est également pour eux la seule prière légitime. La méditation est fondamentale, puisqu'elle devient l'acte unique qui cultive l'étincelle divine, l'âme reliée directement à Dieu, enfermée dans la prison charnelle.
De plus, les Pauliciens constituent un groupe divisés en deux catégories. Une majorité de fidèles suit quelques initiés ou « élus ». Les Bogomiles reprendront cette terminologie et la transmettront aux Cathares, qui se divisent en « parfaits » (élus ayant reçu le consolamentum) et en simples croyants.

Une spiritualité originale

Les Pauliciens condamnent en fait toute la constitution cléricale de l’Église romaine : les cérémonies et les cultes ne sont pas admis non plus. Le lieu de leurs assemblées ne prenait pas le nom d'église, mais de couche (proseukè en grec). L'apôtre saint Pierre est vu comme un usurpateur, un « voleur » qui aurait interféré dans la parole divine. Les fondateurs et réformateurs, comme Sergius, sont vénérés et considérés comme des prophètes. Les textes de Sergius sont inspirés par la parole de Dieu.
La profonde particularité du Paulicianisme est la dialectique symbolique qu'il pratique, évoquée maintes fois dans les sources grecques et arméniennes. Les propos semblent souvent enveloppés dans une forme allégorique, qui tend à l'hermétisme. Cette parole hermétique trouve sa meilleure illustration dans le récit de l'entretien entre l'empereur Léon et le didascale Gegnèse. Ce dernier cherchant à protéger sa communauté sans pour autant renier ses croyances, Gegnèse va déployer des trésors d'ingéniosité rhétorique pour tromper l'empereur. Les réponses qu'il formule sont faites de détours et de sens métaphorique. Pour échapper aux persécutions, les pauliciens n'hésitent pas à déguiser leur foi derrière des propos obscurs.

Des sectateurs réfractaires

L'organisation de l'église paulicienne est particulière également. Pierre de Sicile écrit : « quant à leurs prêtres à eux, ils les nomment synekdèmes et notaires ; et ces personnages ne se distinguent en rien d’eux tous, ni par le vêtement, ni par les mœurs, ni par l’ensemble des conditions de vie ». Ces prêtres n'ont donc pas de fonction particulière, ce qui montre la volonté de défendre le principe d'égalité entre les membres pauliciens. Les synekdèmes désignent les « compagnons de ministère », ceux qui nous accompagnent dans la quête spirituelle. Les notaires sont plutôt des « administrateurs », en charge des aspects organisationnels. Il y a là une rupture évidente avec les pratiques de l’Église romaine, par le d'adopter des charges hiérarchiques.
Les sectateurs de Constantin-Sylvanos considèrent le culte spirituel de Jésus-Christ comme la seule vérité absolue. Dès lors, le Dieu bon prêché par le messie est le seul vrai, opposé au génie inférieur, démiurge, créateur du monde visible. C'est pourquoi, Moïse et les prophètes de l'Ancien Testament sont accusés d'être des profanes adorateurs d'un dieu malfaisant. Les pauliciens les accusent d'avoir détourné la vraie foi vers un être imparfait. Pour les mêmes motifs, les épîtres de saint Pierre sont repoussées, au nom de la vérité. Pierre, judaïsant, a commis l'irréparable en défendant des rites juifs, auxquels s'oppose saint Paul. Aux épîtres canoniques de ce dernier, les Pauliciens ajoutent une Épître aux Laodicéens, venue des Marcionites. L’Évangile de Luc est vu comme celui d'un compagnon de Paul : les Pauliciens lui accordent donc une certaine autorité.
Contrairement aux pratiques élitistes de l’Église chrétienne, les pauliciens recommandent fortement la lecture et la méditation des canons évangéliques, auxquels ils joignaient les écrits de leurs fondateurs. Sergius se présentait comme le paraclet (une émanation physique de l'Esprit Saint sur terre), et à ce titre, ses écrits sont « inspirés » et leur lecture est indispensable aux pauliciens.

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 03

La fuite, l'errance et les dissensions

La secte part alors trouver un nouveau foyer à Episparis, dans les plaines de Phanarée1, une autre province arménienne. 
Paul, accompagné de ses deux fils Gegnèse et Théodore, devient le nouveau didascale du mouvement. Mais après sa mort, ses deux fils se séparent et favorisent une première dichotomie de la secte. Gegnèse affirme qu'il a reçu les facultés intellectuelles de son père, et qu'à ce titre, il doit être le didascale légitime. Mais Théodore prétend que ses facultés lui viennent directement de Dieu, et qu'il est donc naturel qu'il dirige les Pauliciens. L'Histoire oublie ce dernier.
En 717, Gegnèse devient Timothée et est rapidement arrêté et interrogé par le patriarche Léon III l'Isaurien, à Constantinople. Gegnèse parvient à tromper l'empereur en formulant des réponses allégoriques, obtient un passeport qui lui permet d'installer sa communauté à Mananalis, une ville appartenant au califat. Naît alors une véritable dynastie de pauliciens arméniens qui connaîtra de nouvelles dissensions, mettant en danger la secte tout entière.
Zacharie et Joseph, fils de Gegnèse, divisent la secte en deux groupes opposés, à la mort de leur père. Mais la faction de Zacharie périt sous les coups portés par les Sarrasins. C'est en fait Joseph, le cadet, qui propage la doctrine paulicienne. Il prêche d'abord à Antioche, puis parcourt l'empire jusqu'aux rives de l'Asie mineure. Son successeur, Baanès, surnommé le Salaud, est sur le point de dissoudre la secte en raison de ses excès.

Sergius, le didascale réformateur

C'est alors qu'apparaît le célèbre Sergius, reconnu pour ses grands talents et son énergie inépuisable. Il va diriger la secte d'environ 800 à 835. Il donne, en tant que didascale, un nouvel essor au Paulicianisme, tandis que certains membres restent attachés au courant de Baanès. Sergius devient Thichycos : au nom du principe de la métempsycose, il est le représentant d'un disciple de saint Paul. Il affirme à plusieurs reprises à ses sectateurs, être le paraclet.
Sergius est d'origine grecque et est nettement plus cultivé que Baanès. Il est passé du christianisme orthodoxe au Paulicianisme dans sa jeunesse. Il est un véritable réformateur, théoricien et excellent prêcheur. Il voyage et parcourt l'Asie mineure pendant presque trente ans, diffusant sa doctrine. La secte connaît un regain de vitalité, et voit ses membres augmenter. Ce nouveau souffle rend les pauliciens plus audacieux et déterminés que jamais. Ainsi, dans un élan de rébellion, ils réagissent aux nombreuses persécutions et répressions qu'ils subissent, par l'assassinat de l'évêque et celui de l'exarque de Néocésarée2, symbole du pouvoir impérial. Ils sont appelés les Astatoi (instables en grec) et sont pourchassés.
S'ensuit l'exil chez les Sarrasins. Précisément, ils se réfugient auprès de l'émir Omar al-Aqta3, à Mélitène4. Il l'est l'un des plus fervents adversaires de l'empire byzantin. L'émir concède aux réfugiés la cité d'Argaoun, au Nord de Mélitène. C'est là qu'ils s'installent, se renforcent, et s'organisent pour effectuer des razzias sur le territoire byzantin. C'est aussi là que meurt Sergius, assassiné en 835. Il laisse une secte qui compte plus de cinq mille adeptes, et qui se transforme peu à peu en puissance militaire organisée et crainte par les populations byzantines. En même temps, des prédicateurs sont envoyés en Bulgarie pour épandre la foi paulicienne.

Les persécutions et le tumulte

Les Pauliciens ont été combattus et pourchassés par des persécutions mais aussi par des traités dénonçant leur hérésie. 
Sous Michel Ier et l'impératrice Théodora (vers 805-867), au IXème siècle, vers 842, les Pauliciens sont amenés à se réfugier, on l'a vu, sous la protection de l'émir de Mélitène, près des frontières orientales de Byzance. En effet, l'impératrice Théodora relance fermement les violences contre les Pauliciens. Mais Karbéas, prôtomandator5 des Anatoliques, passé chez les Pauliciens, devient le successeur de Sergius, et veut se libérer de l'emprise du calife. Il décide donc de fonder Téfrik, près d'Argaoun, entre Sébastée et le thème6 des Arméniaques, au nord-est de l'Asie mineure, en Turquie actuelle.
Karbéas et ses 5000 hommes, prêtera plusieurs fois main forte aux Arabes pour défaire les forces byzantines. Chrysocheir, le neveu successeur de Karbéas, continue la réconciliation initiée par son père entre les forces fidèles à Sergius avec celles proches de Baanès. Mais cette réunion ne suffira pas à vaincre la volonté du pouvoir impérial d'exterminer ceux qui sont accusés d'empoisonner les populations de leur doctrine hérétique.
En 873, Basile Ier parvient à battre les Pauliciens : il fait décapiter Chrysocheir à Bathyryax, son chef, après une violente bataille. Pour favoriser la peur, Basile fait exécuter des Pauliciens à Constantinople, en représailles des poussées militaires de Chrysocheir qui a attaqué Nicée, Ephèse et Nicomédie, des villes importantes dans l'ouest de l'empire byzantin. Quelques temps plus tard, en 878, le coup fatal est porté à la secte par la chute de Téfrik, la cité paulicienne.
Mais la secte survit et continue son existence, au moins jusqu'au XIème siècle, en Thrace, en Syrie et en Arménie. Les hagiographies ou les correspondances du Xème siècle font des références à des communautés aux pratiques pauliciennes.


1Région du Pont.
2Appelée aujourd'hui Niksar, dans la province de Tokat, au nord de la Turquie actuelle.
3Emir de 830 à sa mort en 863
4Mélitène, importante cité byzantine conquise par les Arabes au VIIème siècle, est appelée Malatya aujourd'hui. Elle est au centre de la Turquie actuelle.
5Haut fonctionnaire, représentant du pouvoir, dans l'empire byzantin.

6Division administrative de l'empire byzantin.

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 02

Des origines troubles

La littérature spécialisée est peu répandue sur les origines du Paulicianisme : des divergences existent sur les origines de ce mouvement. 
Des historiens font remonter l'origine des Pauliciens à Paul de Samosate, d'autres à Paul d'Arsamosate, et enfin une minorité à Paul l'Arménien. Survient alors une différenciation dans la terminologie : des membres du courant de Paul sont appelés pauliciens ou paulicianistes.
Quoi qu'il en soit, le mouvement surgit en Arménie : il est immédiatement condamné par l’Église, en même temps que le mouvement nestorien1. Il pénètre dans l'empire byzantin, au VIème siècle, et ses membres subissent immédiatement des persécutions d’État. Ils sont accusés d'être traîtres à la foi, et donc à la patrie. La conquête de Basile 1er en Arménie au IXème siècle achève les espoirs d'expansions religieuses et politiques des pauliciens, par l'assassinat de leur chef charismatique Chrysocheir. Il avait poussé ses invasions de la Propontide jusqu'aux bords de la mer Égée.
C'est à partir de ce coup violent porté au mouvement que l'histoire du Paulicianisme devient obscure. Le mouvement semble entrer dans le secret. Pour renforcer leur résistance, ses membres auraient cherché à former des alliance avec les Arabes en pleine conquête. Il est certain que d'ailleurs que des dissensions apparaissent au sein de la secte qui se divise en deux parties. L'une défend la tradition adoptianiste syriaque, qui affirme que Jésus serait devenu le fils de Dieu par adoption. L'autre partie affirme un docétisme tardif et une christologie hérétique, qui découle du marcionisme. C'est de ce second mouvement que découlerait le 
courant bogomile.

Constantin de Mananalis : le fondateur

Pierre de Sicile, l'écrivain byzantin de la seconde moitié du IXème siècle a laissé des écrits essentiels pour la compréhension du mouvement paulicien. Son ouvrage majeur est un Traité sur la vaine et futile hérésie des Manichéens. C'est sur un ordre de Basile 1er qu'il aurait été envoyé en tant qu'ambassadeur, à Téfrik, la nouvelle capitale du foyer paulicien fondée par Karbéas, au nord de la Cappadoce, en Turquie actuelle. Il se serait immergé pendant neuf mois parmi les membres pauliciens. Il en profite pour se renseigner sur le contenu et l'organisation sociale de l'hérésie.
On peut y lire le récit de la fondation du mouvement, à travers une brève biographie de Constantin-Sylvanos (du nom d'un disciple de Paul de Tarse), né à Mananalis, près de la ville d'Arsamosate, en Turquie actuelle. 
Après avoir fondé l'Eglise des Macédoniens, à Kibossa en Arménie, il se serait exilé à Coloneia, au nord de la Cappadoce, où il prêché sa doctrine pendant presque trente ans. Vers 682, le didascale (l'enseignant en grec) aurait été dénoncé et serait mort lapidé, par ses propres disciples, sur l'ordre de Syméon, persécuteur acharné des pauliciens. Constantin aurait fixé un canon de textes sacrés : les quatre Évangiles et les Actes des apôtres, principalement. Il a nettement contribué à la structuration de son mouvement, qui devient une force militante.
Mais Syméon aurait été particulièrement séduit par la pensée de Constantin de Mananalis, et se serait converti à son Église, peu de temps après. Il devient alors son premier successeur et, en tant que nouveau didascale, il continue les prêches que Constantin avait initiés. Il change de nom pour celui de Titus, et meurt, brûlé vif par Justinien II, en 690, qui en profita pour faire subir le même châtiment à ceux qui étaient attachés à cette Église.
En effet, le pouvoir impérial réagit vivement à l'expansion inquiétante de cette nouvelle Église, qui paraît plus efficace que d'autres sectes arméniennes à la même époque. Les Pauliciens constituent un danger aux yeux de l'évêque de Coloneia2, qui signale cette hérésie manichéenne à l'empereur Léon III l'isaurien. Ce dernier prendra des mesures radicales pour mettre un terme à ces mouvements, et instaurera des lois qui condamnent les « manichéens » à la mort. 


1Nestorianisme : Hérésie qui prend son nom de Nestorius (381-451), patriarche de Constantinople. Il défend l'idée que deux principes résident en Jésus-Christ : l'un divin et l'autre humain.

2Ville du Nord de la Cappadoce, en Turquie actuelle.