dimanche 7 mars 2021

Citoyen et soldat : être Spartiate

La puissance militaire de Sparte




La grande originalité de Sparte est l’assimilation de la citoyenneté à l’Etat militaire : être citoyen, c’est être soldat, et les Spartiates ne peuvent envisager de dissocier les deux statuts. L’hoplite spartiate est un citoyen-soldat. Au terme d’une longue formation, l’agogé, rude et spartiate au sens figuré du terme, l’homme spartiate devient adulte, citoyen et surtout un guerrier hors-pair.

La naissance de l’hoplite



Lancés dans la conquête de terres plus vastes, le monde grec connaît un bouleversement profond entre le XIème siècle et le VIIIème siècle av. J.-C. Malgré la découverte et la maîtrise du fer, le bronze ne fut jamais autant utilisé que durant le fameux âge du fer. Le bronze permet la fabrication d’un équipement militaire robuste, pratique et élégant.

Les piques, les lances et les armures sont en bronze comme l’indiquent les fouilles archéologiques pratiquées sur des tombes récemment. Mais c’est au cours du VIIème siècle av. J.-C. que l’équipement du soldat grec connaît un bond technologique.
Le terme hoplite vient du « hoplon », le bouclier, arme principale et essentielle du soldat d’infanterie.

Être Spartiate


Un Spartiate préfère la mort à la reddition. Tout le système de Sparte, de la formation des plus jeunes jusqu’au gouvernement des deux rois, repose sur la sélection des meilleurs. Dès la naissance, l’enfant est attentivement examiné : une moindre déformation constatée ou s’il est considéré trop chétif, le droit de vivre ne lui est pas accordé. L’Homme Spartiate doit être robuste. Dès l’âge de sept ans, la sortie de l’enfance, le garçon est retiré de sa famille et confié au pédonome, qui est accompagné de porteurs de fouets.

Le mode de vie spartiate comporte de nombreux éléments qui sont propices à la formation guerrière. L’idéologie et l’éducation spartiate sont pétries d’une importante militarisation. 
L’agogé enseigne quatre disciplines : le maniement des armes, confié à l’hoplomaque, le lancer de javelot, enseigné par l’akontiste, le tir à l’arc, spécialité du toxote, et enfin, le service à la catapulte. 
De nombreux exercices physiques sont pratiqués afin de développer la résistance aux longues batailles. Le drill, les exercices en formation, extrêmement violent reste pourtant assez élémentaire : la principale manœuvre étant le passage de l’ordre de marche à la phalange sur huit rangs.  

L’équipement de l’hoplite

Le hoplon

Il s’agit d’un bouclier rond d’environ quatre-vingt-dix centimètres de diamètre, qui permet de protéger durant le combat, la zone vitale allant du menton jusqu’au milieu des cuisses. Cet élément fondamental est nouveau : il remplace l’ancien bouclier échancré, plus petit et moins maniable. Les Grecs considèrent le bouclier tellement important qu’il donne son nom au soldat qui le possède : l’hoplite.

La modernité de ce bouclier réside dans sa facilité de manipulation et sa légèreté, n’ôtant rien à sa robustesse. Le soldat peut glisser son bras à l’intérieur du porpax, un brassard en bronze à l’intérieur du hoplon. Et, au bout de se brassard, le soldat trouve l’antilabé, poignée d’appréhension en cuir, qui lui permet de le manier aisément.

L’extérieur du hoplon est une plaque en bois recouverte d’une plaque de bronze, l’épisème, souvent décorée d’un emblème à double fonction : identifier l’origine du soldat et éloigner les mauvais esprits et la malchance. 
Les décorations varient mais signalent un véritable souci artistique : créatures mythologiques, animaux, lettres majuscules, comme par exemple le fameux lambda rouge de l’hoplite spartiate, symbolisant son appartenance à Lacédémone.

Les jambières et l’armure

L’équipement de l’hoplite est également composé de jambières travaillées dans le bronze. Elles protègent idéalement les jambes du soldat car elles sont martelées sur mesure et donc totalement adaptées à la forme de la musculature des jambes. Elles recouvrent la partie allant de la cheville au genou et sont maintenues par l’élasticité du métal, tenues par des lanières de cuir. Le bronze est quelquefois décoré de motifs en relief qui contribuent à l’élégance de l’équipement et la beauté du soldat.

Les protections sont complétées par une armure faite d’une plaque dorsale et d’une partie abdominale. Cette cuirasse, également en bronze, est aussi adaptée à la musculature et l’ossature du soldat. Les deux ensembles sont tenus ou par des lanières de cuir, fermoirs souples, ou des attaches en bronze, tenons de métal, sur les épaules et le long des côtes.
Les fouilles archéologiques ont permis de découvrir que les Grecs ciselaient finement ces armures par des scènes mythologiques ou des motifs animaliers.

Le ventre est protégé par une partie suspendue, légèrement incurvée, ne gênant pas les manœuvres du soldat. Sous cette lourde cuirasse, l’hoplite se vêt d’une chemise légère protégeant la peau du frottement des plaques métalliques. Enfin, les soldats sont souvent équipés en plus de bandes de cuir qui protègent le corps de la cuirasse jusqu’aux cuisses.

Le casque corinthien

Le casque est sans nul doute l’équipement le plus spectaculaire de l’hoplite. Il est surmonté d’un grand cimier, comme l’indique des peintures sur de nombreux vases. Il est fait en bronze et couvre l’arrière et le sommet de la tête, les joues et le nez. Des trous allongés s’ouvrent au niveau des yeux, permettant une vision latérale totale. Les casques de ce type trouvent leur origine dans le Péloponnèse et Corinthe. Ils sont très répandus à cette époque.


La phalange hoplitique : un bloc humain invincible


La phalange hoplitique résonne aujourd’hui comme l’incarnation d’une formation militaire de premier ordre : elle est organisée, disciplinée et basée sur l’égalité de tous les hoplites.
Dans un monde grec disparate, formé de cités qui constituent autant de micros Etats, la phalange hoplitique représente la défense de la cité et sa préservation, en symbolisant l’égalité entre tous les soldats. L’hoplite du VIIème siècle av. J.-C. n’est pas un aristocrate, c’est plutôt un paysan libre qui défend ses terres. Sparte adopte rapidement ce type de formation et l’adapte à son idéal patriotique : le guerrier défend le bien commun, la patrie et les valeurs de sa cité. Mais chez les Spartiates, un tel honneur ne peut être attribué qu’à l’élite sociale, non pas financière, mais aristocratique.
Les hommes avancent côte à côte, « pied contre pied, le bouclier appuyé contre le bouclier, et le casque contre le casque, la poitrine pressant la poitrine1 ». La tactique est simple : sur le champ de bataille, les hoplites forment une ligne sur huit rangs. Au signal, ils se mettent en marche « avec fougue et impétueusement (…) au rythme des nombreux joueurs de flûte » (Thucydide).
Ce type de progression entraîne la ligne d’affrontement sur une partie latérale du camp adverse. Ce déplacement typique du combat hoplitique doit être empêché par les combattants placés sur l’aile opposée, chargés de résister à l’avancée. La rencontre est un véritable choc d’armures et le combat continue dans une sorte de mêlée rituelle.
L’ordre dans lequel les troupes étaient disposées relève d’un ordre quasi-religieux. La place d’honneur est attribuée aux combattants locaux, car ils sont, pense-t-on, plus acharnés à la lutte.
Comment Sparte a-t-elle forgé son armée, considérée invincible par les Grecs contemporains et qui fait encore l’admiration du monde moderne de nos jours ? Certainement grâce à la formation des jeunes gens.


La formation du jeune Spartiate : discipline et puissance


L’agogé, l’éducation des Spartiates, repose sur un ensemble précis de principes éducatifs, dont les plus importants sont la discipline et l’obéissance. La défaite est insupportable, quelle qu’elle soit, car elle jette sur le perdant une humiliation intolérable aux yeux des autres. La peithô, l’obéissance, et l’aidôs, la bonne tenue sont imposées durement au jeune homme, car elles sont nécessaires au caractère spartiate, pétri d’une certaine noblesse.

L’agogé est dirigée par des guerriers respectés qui en font des chefs puissants. L’usage de la punition est indispensable dans l’apprentissage. Le pédonome, le maître, inflige souvent des châtiments physiques à l’élève, comme des coups de fouet, la privation de nourriture et bien sûr, des exercices physiques supplémentaires. L’agogé enseigne également une sorte d’ascétisme afin de le préparer au mieux à la dure vie de soldat qui l’attend.

Les parents sont admis à assister à la formation de leur fils. L’enfant n’a le droit qu’à une seule tunique pour toute l’année, peu importe la saison. Il n’a absolument pas le droit d’utiliser des sandales, la tête est rasée…
Ce qui est combattu, c’est la mollesse et toutes les formes de faiblesses.

L’idéal spartiate


L’idéal spartiate exige des hommes qu’ils soient puissants physiquement et mentalement. Ils doivent faire preuve de courage, d’endurance et de détermination sur le champ de bataille. C’est pourquoi Léonidas incarne l’aboutissement parfait de la formation spartiate. Il est un chef respecté, il ne craint pas la mort et sacrifie sa vie pour sauver la Cité.
Un autre aspect de l’agogé est l’intégration d’une certaine conception de l’idéal patriotique, ne laissant que peu de place aux cultes des personnalités individuelles, tout en favorisant l’émulation.
 Durant la bataille, chaque Spartiate doit protéger son Semblable : une faille dans la phalange, et le groupe peut périr. Mais l’héroïsme est nettement valorisé.
Pendant toute la formation, le jeune homme endure les pires souffrances physiques et ne doit jamais se plaindre. Il doit également apprendre à voler sa nourriture sans être pris. Les apprentis dorment sur des couches de roseaux durs et ne se lavent que très peu.

Le but ultime de l’agogé est d’intégrer un des trois hippagrètes ou de faire partie de la garde royale, les trois cents Hippeis. Les Hippeis représentent une certaine élite de l’armée spartiate : ils sont cavaliers.

La cryptie : devenir un homme


L’endurance et la force des armées spartiates sont devenues légendaires grâce aux exploits militaires et la grande impression qu’elles dégageaient sur le champ de batailles.

La phase ultime de l’éducation spartiate réside dans une retraite que le jeune homme est obligé d’accomplir et durant laquelle il se retire de la vie publique et reste caché. Au cours de cette retraite, il n’apparaît que la nuit pour voler de la nourriture et tuer de temps en temps un hilote. Cette phase essentielle s’appelle la cryptie. Durant cet éloignement forcé, le jeune homme erre dans la montagne ou les plaines de la campagne. Dans ce rituel de formation, le meurtre représente une partie essentielle prouvant le courage et la détermination du futur guerrier.

Une fois la cryptie achevée, le jeune homme est enfin accepté parmi le groupe des adultes et peut participer aux syssities, les repas quotidiens collectifs. Ces repas habituent l’homme à la vie en communauté et symbolisent l’appartenance à une sorte de confrérie militaire. Ces repas sont surveillés par les polémarques, chefs militaires établis.

C’est lors des syssities que les Spartiates partagent le brouet noir, sorte de bouillie à base de viande, évitant aux hommes de s’habituer au confort. La formation intellectuelle du jeune spartiate est limitée : elle se résume à l’apprentissage par cœur de quelques poèmes et l’initiation au chant.

Sparte a toujours intrigué par son originalité et sa rigueur mais, malgré les critiques nombreuses de certains Grecs, souvent Athéniens, frères ennemis des Lacédémoniens, tels Aristote et Platon, Sparte est loin d’être archaïque. 
La prédominance de son armée assoit nettement sa réputation dans le monde grec et dirige pendant près de deux siècles le Péloponnèse. Mais sûre d’elle, Sparte refuse pendant longtemps de construire une enceinte fortifiée comme les autres cités… 
Sparte nourrit aujourd'hui, dans la bande dessinée et au cinéma, beaucoup d’œuvres : son histoire est toujours aussi fascinante !

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