jeudi 26 janvier 2017

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 07

La transmission du Paulicianisme aux cathares

Les Bogomiles sont le trait d'union entre les derniers pauliciens et les premiers cathares. 
Ce nouveau mouvement chrétien est en tout point semblable au Paulicianisme, et constitue la souche des premiers cathares occidentaux. Cosmas témoigne dans son traité de la manière dont les adeptes bogomiles dissimulent leurs croyances et pratiques, comment ils refusent la richesse matérielle et ostentatoire, comment ils se croient autorisés à lutter contre les inégalités sociales. Il insiste sur le fait qu'ils se prétendent être « les vrais Chrétiens » ou « christopolites ».
Les Bogomiles, à l'époque où Cosmas rédige son curieux traité, sont nombreux : « plusieurs dizaines de milliers » selon lui. Ainsi, ils sont pourchassés, jetés en prison, et exécutés. C'est surtout le succès de leur propagande qui irrite le moine bulgare, car celle-ci rencontre de nombreuses sympathies, auprès des gens simples, et même du bas-clergé. Cosmas écrit : « ils y sèment l'ivraie de leur enseignement ». Leur morale rigoureuse et les enseignements ascétiques que les synekdèmes professent, rendent les bogomiles très populaires, dans la Bulgarie du XIème siècle. Mais Cosmas leur reproche leurs erreurs : ils pèchent par ignorance, ils interprètent faussement les Évangiles.


Le bogomilisme en Languedoc

Les Bogomiles connaissent des persécutions dans l'empire byzantin dès le début du XIIème siècle. 
Sous Manuel Ier Comnène (1143-1180), l'empereur byzantin, les vagues de répression s'intensifient. Stefan Nemnja (1117-1199), roi serbe, organise un concile visant à lutter contre l'hérésie installée en Serbie qu'il tient à chasser. Un conseiller de Manuel Ier, Hugues Ethérien de Pise, compose un traité contre les « patarins » de l'Hellespont. Le nom patarin est un terme péjoratif désignant en Italie les hérétiques ou les cathares, prônant un christianisme « dualiste » ; la pataria milanaise est la plus importante. Il propose même de les marquer d'un thêta noir sur le front ou de les brûler.
Mais Nicétas, l'évêque bogomile de Constantinople, se rend, au début du XIIème siècle, à Milan, auprès de Marc, de Concorezzo, un ancien fossoyeur converti au catharisme. Nicétas est en tournée pastorale en Occident : il souhaite confirmer l'organisation de l’Église bogomile. Les deux hommes se rendent ensemble au concile cathare de Saint-Félix, en Languedoc, en 1167, dans le but d'organiser au mieux le mouvement en France, en Italie et en Catalogne. Marc est ordonné alors « évêque » de Lombardie. Nicétas lui donne le consolamentum, l'imposition des mains, en même temps que cinq autres nouveaux évêques, pour les villes d'Agen, Carcassonne, Albi, Toulouse et pour la région champenoise.
Nicétas rappelle, lors du synode, qu'il existe en Orient cinq autres Églises bogomiles : celle de Romanie, vers Constantinople, dont il est lui-même l'évêque ; celle de Dragovitie, en Macédoine, qui comprend les villes de Salonique et Okhrida ; celle de Mélenguie, dans le Péloponnèse ; celle de Bulgarie ; et enfin, celle de Dalmatie sur les rives Est de la mer Adriatique. Ces nouveaux religieux sont pour le pouvoir des hérétiques appelés cathares.

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 06

Une « fausse doctrine » venue des Bogomiles

Les pauliciens tardifs, ou « hérétiques de l'An mil », ont leurs propres sacrements, notamment « le don du Saint-Esprit » par l'imposition de « leurs mains qui lavent de tout péché », ce qu'on appelle le consolamentum, témoigne le chevalier Arfast. Ce mouvement se répand dans toute l'Europe.
Les premières prédications du pope Bogomil sont signalées dans le royaume bulgare dès 970. En 1000, l'hérétique Leutard est arrêté en Champagne, en même temps que les Bogomiles se répandent en Asie mineure, sous le de phoundagiagites. En 1017, des « manichéens » sont signalés en Aquitaine. Cinq ans plus tard, en 1022 des « hérétiques » sont brûlés à Toulouse et à Orléans, tandis que le moine Erbert signale au pape la présence, dans le Périgord, d'une dangereuse communauté « manichéenne ». Des signalements et des arrestations ont lieu près d'Arras en 1025, et encore en Champagne en 1048. D'autres bûchers pour hérésie sont installés en Italie, à Milan en 1028. A Goslar, en Saxe, des hérétiques sont arrêtés et pendus en 1052. L'hérésiarque bogomile, un médecin, Basile est brûlé vif à Constantinople vers 1100.
Se répand donc en Europe une théologie dualiste qui résulte de la lecture particulière du Nouveau Testament, s'attachant à proposer une explication de l'origine du mal. L'influence bogomile est un aspect discuté dans la transition entre Paulicianisme et Catharisme. Les Bogomiles sont signalés au début du XIIème siècle à Philippopolis, aujourd'hui Plovdiv en Bulgarie actuelle, exactement là où sont signalés les derniers pauliciens un siècle avant. Les Bogomiles se répandent vite en Europe ; France, Italie, Allemagne : toutes les catégories sociales sont pénétrées de ces nouvelles idées. Le fait qu'ils conservent le Pater Noster, et qu'ils condamnent l'enrichissement des hauts membres du clergé renforcent leur assise populaire..
La Bulgarie a été, pendant plusieurs siècles, la destination de nombreux Arméniens et Byzantins. Les premières diasporas sont signalées au VIème siècle, sous l'empereur Maurice, qui fait déporter des milliers d'Arméniens à Philippopolis entre 582 et 602. Des populations arméniennes sont déjà installées depuis le Vème siècle. Cette population va constituer un terreau favorable à l'accueil de l'hérésie paulicienne, puis plus tard au bogomilisme.

Les prédicateurs itinérants de Bogomil : du paulicianisme au catharisme

D'inspiration paulicienne, le bogomilisme reprend à ce mouvement chrétien le principe hiérarchique des synekdèmes et notaires. 
Les premiers, se prétendant les reflets de l'Esprit-Saint, sont des docteurs itinérants, et chargés de répandre les principes doctrinaux. C'est grâce à eux que le mouvement connaît un tel succès. Les seconds, les notarii sont des instructeurs, c'est-à-dire qu'ils multiplient les lectures des textes sacrés et en diffusent de nombreuses copies. Les bogomiles reprennent très nettement ces fonctions au sein de leur secte.
Selon Euthyme Zigabène, un moine byzantin du XIème siècle qui raconte la destinée de la secte, les bogomiles tirent leur nom de l'expression « Ô Dieu, aie pitié », « Bog milui » en bulgare, formule récurrente des adeptes. Cette interprétation serait erronée : certains linguistes rapprochent Bog et mili, ce qui signifie littéralement « aimé de Dieu » (équivalent du « théophile » grec). Ils apparaissent sous le règne de Pierre (927-969), comme en témoigne le traité antihérétique, du prêtre Cosmas, rédigé en 970. Cosmas est un moine très actif et engagé contre l'expansion du mouvement bogomile. Le Codex de Novgorod, palimpseste découvert en 2000, serait un écrit datant de la fin du Xème siècle, attestant la forte présence bogomile en terre slave. Ce codex contient des prières qui et des psaumes sont pour le moins inattendus. L'intérêt du document tient surtout au fait qu'il présente des textes inconnus et troublants par l'esprit paulicien dont il est empreint. Son étude, toujours en cours, permettra d'en savoir plus sur l'histoire du mouvement bogomile. En effet, figurent des fragments nombreux, par exemple : « Instruction d'Alexandre de Laodicée sur le pardon des péchés », « le récit de l'apôtre Paul sur la vie de Moïse », « au sujet de l’Église cachée de notre Sauveur Jésus-Christ à Laodicée », et bien d'autres. L'auteur du premier fragment, Alexandre, se présente en tant qu’aréopage de Thrace, d'origine laodicéenne, devenu prophète : il invite les lecteurs « à parcourir la terre et à propager son message. »

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 05

L'inspiration marcionite

Le lien avec le courant marcionite est flagrant, et le Paulicianisme est à considérer comme une poursuite de la secte de Marcion. La référence ultime des Pauliciens est saint Paul. 
Sergius va largement puiser dans les épîtres de Paul pour nourrir ses propres lettres. Ainsi, il reprend les principes de non-violence, de chasteté et de communion spirituelle avec Dieu. On peut y voir une forte affirmation d'un retour aux sources évangéliques, qui prime sur l'Ancien Testament, rejeté du canon paulicien. L'hérésie ne croit pas non plus aux miracles. En refusant les cultes des saints, les pauliciens sont apparentés aux iconoclastes. On sait qu'ils en accueillent au sein de leur communauté, mais rien ne signale, dans les sources, un refus de la représentation matérielle d'un saint.
Rappelons que les Pauliciens sont les héritiers et continuateurs du marcionisme par d'autres éléments. On trouve en effet à peu près le même canon évangélique et néotestamentaire, dans les deux sectes. Surtout, c'est la place centrale accordée à l'apôtre Paul, chez les marcionites et chez les pauliciens, qui est évidente. Ce point commun constitue l'ADN reliant les deux sectes entre elles.
Du point de vue géographique, l'origine marcionite de la secte est incontestable. Constantin, fondateur du Paulicianisme vient de Samosate, tout près de Cyr, exactement là où Théodoret, évêque et historiographe de Cyr, signale un siècle auparavant une communauté marcionite de plus de dix mille membres. Le religieux précise que la zone qui s'étend de Cyr à Samosate est un véritable berceau marcionite. Comme les Marcionites, les Pauliciens rejettent également tout ce qui semble rappeler le judaïsme dans les pratiques cultuelles, et veulent rétablir la simplicité apostolique au centre de leur religion.

L'évolution du Paulicianisme

La diaspora paulicienne semble se perdre dans l'histoire du Xème et XIème siècles, aux frontières de la Bulgarie, dans la région de Philippopolis (Bulgarie actuelle), les Balkans, ou encore aux confins de l'Asie mineure. Curieusement, aux alentours de la moitié du IXème siècle, en Arménie, apparaît la secte des Tondrakiens, fondée par Sembat (ou Sempad ou encore Smbat) de Zaheravan. Elle prend le nom de la ville de Tondrak, où elle est fondée. Les Tondrakiens rejettent l'immortalité de l'âme, les sacrements et la divine providence. Plusieurs sources témoignent de similitudes flagrantes avec les pauliciens, desquels Sembat aurait repris de nombreuses parts de leur doctrine.
Quelques Pauliciens restés auprès de l’Émir de Mélitène se seraient convertis à l'Islam, car ils étaient de précieux alliés pour les Arabes. Ils seraient directement reliés à la naissance de l'alévisme turque et kurde. D'autres pauliciens auraient été intégrés dans les troupes de l'armée byzantine, et auraient eu la possibilité de ne pas abjurer leur foi.
On retrouve surtout les Pauliciens en Italie. 
En effet, l'empereur Basile 1er exploite largement l'ardeur guerrière des pauliciens, qui n'ont eu de cesse de s'illustrer par leurs pillages et leur violence, près des frontières. Nicéphore Phocas, général de l'armée byzantine, emmène à ses côtés de nombreux pauliciens, appelés « manichéens », en Italie et en Sicile, en 965-965, pour repousser les Maures. Nicéphore part également en Bulgarie sous Léon VI. Il semblerait qu'à partir de là leurs croyances se répandent discrètement en Italie. Et bientôt, des groupes importants de catholiques se convertissent aux idées des Pauliciens.

Le catharisme : une résurgence paulicienne ?

L’Église de Rome découvre bientôt, avec mécontentement, l'ampleur que prend la doctrine paulicienne. A Rome, à Milan, en France, les idées « manichéennes » pénètrent toujours plus les territoires pourtant très catholiques. Douze chanoines sont brûlés vifs à Orléans, en 1022, le 25 décembre, sur ordre de Robert le Pieux. L'affaire de ce qu'il est convenu d'appeler « l'Hérésie d'Orléans » marque les esprits : c'est le premier bûcher de la chrétienté médiévale. Ces érudits sont accusés de remettre en question l'autorité épiscopale, de pratiquer un ascétisme rigoureux, une lecture radicale des Évangiles, et surtout une forme de manichéisme gnostique qui déplaît fortement au pouvoir en place.
Certains historiens n'hésitent pas à faire le lien entre le modèle de perfection spirituelle prôné par ces hérétiques et les principes défendus plus tard par les Cathares. Selon Adhémar de Chabannes, d'autres hérétiques sont ainsi pourchassés en France, accusés d'être des manichéens pervertissant hommes et femmes. Cette chasse a lieu dans les environs d'Orléans, de Toulouse, mais aussi dans diverses zones d'Occident, notamment en Italie.
Ce sont des docètes qui remettent en cause la virginité de Marie, mais aussi l'humanité du Christ. Ils rejettent l'autorité de l’Église romaine et ses sacrements ; ils nient l'eucharistie, le baptême, les pénitences et les ordinations. Ils encouragent la chasteté en refusant le mariage, pratiquent l'ascèse en dédaignant la chair et le matériel. Enfin, ils ne mangent ni viande ni graisse.
Ces points doctrinaux se retrouvent chez les Cathares. Mais comment s'est opérée la transition entre une secte venue des confins de l'empire byzantin et une hérésie française ?

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 04

Doctrine et pratiques pauliciennes

Après ces bouleversements, la secte a fortement changé de visage, et a pu affiner sa doctrine. Pierre de Sicile a clairement contribué à l'accusation de manichéisme contre les Pauliciens. Sergius a réformé certains principes, pour se rapprocher, volontairement ou pas, du docétisme. 
Ainsi, Marie n'a eu Jésus qu'en apparence, avant d'avoir de Joseph d'autres enfants. Le dogme de la virginité de Marie est récusé. Cette christologie franchement docète s'appuie principalement sur une interprétation allégorique des Évangiles. Ils pratiquent une exégèse très spiritualiste des textes sacrés.
Les Pauliciens condamnent le culte de Marie, mais aussi celui de la Croix, signe de supplice. Ils tenaient en effet ce symbole comme un accessoire blasphématoire, dénaturant l'identité et le message de Jésus. Ils reconnaissent toutefois le « Christ aux bras étendus », signe de bénédiction. La Vierge est pour eux une Jérusalem céleste d'où viendrait le Christ. L'eucharistie est condamnée car ils n'admettent pas la communion par le pain et le vin. Le baptême par l'eau n'existe pas non plus. En réalité, les mots « baptême » et « communion » désignent l'enseignement et les paroles du Christ. La cène est avant tout symbolique. La chute d'Adam est également un bienfait, car ils voient dans ce récit une première révolte contre les lois du Démiurge.
La lecture intérieure et personnelle des Écritures est primordiale. Parmi celles-ci, ils ne conservent qu'un canon néotestamentaire exclusivement : les Évangiles (Luc, Jean, Paul et Mathieu), les épîtres de Paul et quelques textes de Jacques, de Jean, de Jude, une partie des Actes des Apôtres et les écrits de leur réformateur Sergius. Le Pater Noster est également pour eux la seule prière légitime. La méditation est fondamentale, puisqu'elle devient l'acte unique qui cultive l'étincelle divine, l'âme reliée directement à Dieu, enfermée dans la prison charnelle.
De plus, les Pauliciens constituent un groupe divisés en deux catégories. Une majorité de fidèles suit quelques initiés ou « élus ». Les Bogomiles reprendront cette terminologie et la transmettront aux Cathares, qui se divisent en « parfaits » (élus ayant reçu le consolamentum) et en simples croyants.

Une spiritualité originale

Les Pauliciens condamnent en fait toute la constitution cléricale de l’Église romaine : les cérémonies et les cultes ne sont pas admis non plus. Le lieu de leurs assemblées ne prenait pas le nom d'église, mais de couche (proseukè en grec). L'apôtre saint Pierre est vu comme un usurpateur, un « voleur » qui aurait interféré dans la parole divine. Les fondateurs et réformateurs, comme Sergius, sont vénérés et considérés comme des prophètes. Les textes de Sergius sont inspirés par la parole de Dieu.
La profonde particularité du Paulicianisme est la dialectique symbolique qu'il pratique, évoquée maintes fois dans les sources grecques et arméniennes. Les propos semblent souvent enveloppés dans une forme allégorique, qui tend à l'hermétisme. Cette parole hermétique trouve sa meilleure illustration dans le récit de l'entretien entre l'empereur Léon et le didascale Gegnèse. Ce dernier cherchant à protéger sa communauté sans pour autant renier ses croyances, Gegnèse va déployer des trésors d'ingéniosité rhétorique pour tromper l'empereur. Les réponses qu'il formule sont faites de détours et de sens métaphorique. Pour échapper aux persécutions, les pauliciens n'hésitent pas à déguiser leur foi derrière des propos obscurs.

Des sectateurs réfractaires

L'organisation de l'église paulicienne est particulière également. Pierre de Sicile écrit : « quant à leurs prêtres à eux, ils les nomment synekdèmes et notaires ; et ces personnages ne se distinguent en rien d’eux tous, ni par le vêtement, ni par les mœurs, ni par l’ensemble des conditions de vie ». Ces prêtres n'ont donc pas de fonction particulière, ce qui montre la volonté de défendre le principe d'égalité entre les membres pauliciens. Les synekdèmes désignent les « compagnons de ministère », ceux qui nous accompagnent dans la quête spirituelle. Les notaires sont plutôt des « administrateurs », en charge des aspects organisationnels. Il y a là une rupture évidente avec les pratiques de l’Église romaine, par le d'adopter des charges hiérarchiques.
Les sectateurs de Constantin-Sylvanos considèrent le culte spirituel de Jésus-Christ comme la seule vérité absolue. Dès lors, le Dieu bon prêché par le messie est le seul vrai, opposé au génie inférieur, démiurge, créateur du monde visible. C'est pourquoi, Moïse et les prophètes de l'Ancien Testament sont accusés d'être des profanes adorateurs d'un dieu malfaisant. Les pauliciens les accusent d'avoir détourné la vraie foi vers un être imparfait. Pour les mêmes motifs, les épîtres de saint Pierre sont repoussées, au nom de la vérité. Pierre, judaïsant, a commis l'irréparable en défendant des rites juifs, auxquels s'oppose saint Paul. Aux épîtres canoniques de ce dernier, les Pauliciens ajoutent une Épître aux Laodicéens, venue des Marcionites. L’Évangile de Luc est vu comme celui d'un compagnon de Paul : les Pauliciens lui accordent donc une certaine autorité.
Contrairement aux pratiques élitistes de l’Église chrétienne, les pauliciens recommandent fortement la lecture et la méditation des canons évangéliques, auxquels ils joignaient les écrits de leurs fondateurs. Sergius se présentait comme le paraclet (une émanation physique de l'Esprit Saint sur terre), et à ce titre, ses écrits sont « inspirés » et leur lecture est indispensable aux pauliciens.

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 03

La fuite, l'errance et les dissensions

La secte part alors trouver un nouveau foyer à Episparis, dans les plaines de Phanarée1, une autre province arménienne. 
Paul, accompagné de ses deux fils Gegnèse et Théodore, devient le nouveau didascale du mouvement. Mais après sa mort, ses deux fils se séparent et favorisent une première dichotomie de la secte. Gegnèse affirme qu'il a reçu les facultés intellectuelles de son père, et qu'à ce titre, il doit être le didascale légitime. Mais Théodore prétend que ses facultés lui viennent directement de Dieu, et qu'il est donc naturel qu'il dirige les Pauliciens. L'Histoire oublie ce dernier.
En 717, Gegnèse devient Timothée et est rapidement arrêté et interrogé par le patriarche Léon III l'Isaurien, à Constantinople. Gegnèse parvient à tromper l'empereur en formulant des réponses allégoriques, obtient un passeport qui lui permet d'installer sa communauté à Mananalis, une ville appartenant au califat. Naît alors une véritable dynastie de pauliciens arméniens qui connaîtra de nouvelles dissensions, mettant en danger la secte tout entière.
Zacharie et Joseph, fils de Gegnèse, divisent la secte en deux groupes opposés, à la mort de leur père. Mais la faction de Zacharie périt sous les coups portés par les Sarrasins. C'est en fait Joseph, le cadet, qui propage la doctrine paulicienne. Il prêche d'abord à Antioche, puis parcourt l'empire jusqu'aux rives de l'Asie mineure. Son successeur, Baanès, surnommé le Salaud, est sur le point de dissoudre la secte en raison de ses excès.

Sergius, le didascale réformateur

C'est alors qu'apparaît le célèbre Sergius, reconnu pour ses grands talents et son énergie inépuisable. Il va diriger la secte d'environ 800 à 835. Il donne, en tant que didascale, un nouvel essor au Paulicianisme, tandis que certains membres restent attachés au courant de Baanès. Sergius devient Thichycos : au nom du principe de la métempsycose, il est le représentant d'un disciple de saint Paul. Il affirme à plusieurs reprises à ses sectateurs, être le paraclet.
Sergius est d'origine grecque et est nettement plus cultivé que Baanès. Il est passé du christianisme orthodoxe au Paulicianisme dans sa jeunesse. Il est un véritable réformateur, théoricien et excellent prêcheur. Il voyage et parcourt l'Asie mineure pendant presque trente ans, diffusant sa doctrine. La secte connaît un regain de vitalité, et voit ses membres augmenter. Ce nouveau souffle rend les pauliciens plus audacieux et déterminés que jamais. Ainsi, dans un élan de rébellion, ils réagissent aux nombreuses persécutions et répressions qu'ils subissent, par l'assassinat de l'évêque et celui de l'exarque de Néocésarée2, symbole du pouvoir impérial. Ils sont appelés les Astatoi (instables en grec) et sont pourchassés.
S'ensuit l'exil chez les Sarrasins. Précisément, ils se réfugient auprès de l'émir Omar al-Aqta3, à Mélitène4. Il l'est l'un des plus fervents adversaires de l'empire byzantin. L'émir concède aux réfugiés la cité d'Argaoun, au Nord de Mélitène. C'est là qu'ils s'installent, se renforcent, et s'organisent pour effectuer des razzias sur le territoire byzantin. C'est aussi là que meurt Sergius, assassiné en 835. Il laisse une secte qui compte plus de cinq mille adeptes, et qui se transforme peu à peu en puissance militaire organisée et crainte par les populations byzantines. En même temps, des prédicateurs sont envoyés en Bulgarie pour épandre la foi paulicienne.

Les persécutions et le tumulte

Les Pauliciens ont été combattus et pourchassés par des persécutions mais aussi par des traités dénonçant leur hérésie. 
Sous Michel Ier et l'impératrice Théodora (vers 805-867), au IXème siècle, vers 842, les Pauliciens sont amenés à se réfugier, on l'a vu, sous la protection de l'émir de Mélitène, près des frontières orientales de Byzance. En effet, l'impératrice Théodora relance fermement les violences contre les Pauliciens. Mais Karbéas, prôtomandator5 des Anatoliques, passé chez les Pauliciens, devient le successeur de Sergius, et veut se libérer de l'emprise du calife. Il décide donc de fonder Téfrik, près d'Argaoun, entre Sébastée et le thème6 des Arméniaques, au nord-est de l'Asie mineure, en Turquie actuelle.
Karbéas et ses 5000 hommes, prêtera plusieurs fois main forte aux Arabes pour défaire les forces byzantines. Chrysocheir, le neveu successeur de Karbéas, continue la réconciliation initiée par son père entre les forces fidèles à Sergius avec celles proches de Baanès. Mais cette réunion ne suffira pas à vaincre la volonté du pouvoir impérial d'exterminer ceux qui sont accusés d'empoisonner les populations de leur doctrine hérétique.
En 873, Basile Ier parvient à battre les Pauliciens : il fait décapiter Chrysocheir à Bathyryax, son chef, après une violente bataille. Pour favoriser la peur, Basile fait exécuter des Pauliciens à Constantinople, en représailles des poussées militaires de Chrysocheir qui a attaqué Nicée, Ephèse et Nicomédie, des villes importantes dans l'ouest de l'empire byzantin. Quelques temps plus tard, en 878, le coup fatal est porté à la secte par la chute de Téfrik, la cité paulicienne.
Mais la secte survit et continue son existence, au moins jusqu'au XIème siècle, en Thrace, en Syrie et en Arménie. Les hagiographies ou les correspondances du Xème siècle font des références à des communautés aux pratiques pauliciennes.


1Région du Pont.
2Appelée aujourd'hui Niksar, dans la province de Tokat, au nord de la Turquie actuelle.
3Emir de 830 à sa mort en 863
4Mélitène, importante cité byzantine conquise par les Arabes au VIIème siècle, est appelée Malatya aujourd'hui. Elle est au centre de la Turquie actuelle.
5Haut fonctionnaire, représentant du pouvoir, dans l'empire byzantin.

6Division administrative de l'empire byzantin.

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 02

Des origines troubles

La littérature spécialisée est peu répandue sur les origines du Paulicianisme : des divergences existent sur les origines de ce mouvement. 
Des historiens font remonter l'origine des Pauliciens à Paul de Samosate, d'autres à Paul d'Arsamosate, et enfin une minorité à Paul l'Arménien. Survient alors une différenciation dans la terminologie : des membres du courant de Paul sont appelés pauliciens ou paulicianistes.
Quoi qu'il en soit, le mouvement surgit en Arménie : il est immédiatement condamné par l’Église, en même temps que le mouvement nestorien1. Il pénètre dans l'empire byzantin, au VIème siècle, et ses membres subissent immédiatement des persécutions d’État. Ils sont accusés d'être traîtres à la foi, et donc à la patrie. La conquête de Basile 1er en Arménie au IXème siècle achève les espoirs d'expansions religieuses et politiques des pauliciens, par l'assassinat de leur chef charismatique Chrysocheir. Il avait poussé ses invasions de la Propontide jusqu'aux bords de la mer Égée.
C'est à partir de ce coup violent porté au mouvement que l'histoire du Paulicianisme devient obscure. Le mouvement semble entrer dans le secret. Pour renforcer leur résistance, ses membres auraient cherché à former des alliance avec les Arabes en pleine conquête. Il est certain que d'ailleurs que des dissensions apparaissent au sein de la secte qui se divise en deux parties. L'une défend la tradition adoptianiste syriaque, qui affirme que Jésus serait devenu le fils de Dieu par adoption. L'autre partie affirme un docétisme tardif et une christologie hérétique, qui découle du marcionisme. C'est de ce second mouvement que découlerait le 
courant bogomile.

Constantin de Mananalis : le fondateur

Pierre de Sicile, l'écrivain byzantin de la seconde moitié du IXème siècle a laissé des écrits essentiels pour la compréhension du mouvement paulicien. Son ouvrage majeur est un Traité sur la vaine et futile hérésie des Manichéens. C'est sur un ordre de Basile 1er qu'il aurait été envoyé en tant qu'ambassadeur, à Téfrik, la nouvelle capitale du foyer paulicien fondée par Karbéas, au nord de la Cappadoce, en Turquie actuelle. Il se serait immergé pendant neuf mois parmi les membres pauliciens. Il en profite pour se renseigner sur le contenu et l'organisation sociale de l'hérésie.
On peut y lire le récit de la fondation du mouvement, à travers une brève biographie de Constantin-Sylvanos (du nom d'un disciple de Paul de Tarse), né à Mananalis, près de la ville d'Arsamosate, en Turquie actuelle. 
Après avoir fondé l'Eglise des Macédoniens, à Kibossa en Arménie, il se serait exilé à Coloneia, au nord de la Cappadoce, où il prêché sa doctrine pendant presque trente ans. Vers 682, le didascale (l'enseignant en grec) aurait été dénoncé et serait mort lapidé, par ses propres disciples, sur l'ordre de Syméon, persécuteur acharné des pauliciens. Constantin aurait fixé un canon de textes sacrés : les quatre Évangiles et les Actes des apôtres, principalement. Il a nettement contribué à la structuration de son mouvement, qui devient une force militante.
Mais Syméon aurait été particulièrement séduit par la pensée de Constantin de Mananalis, et se serait converti à son Église, peu de temps après. Il devient alors son premier successeur et, en tant que nouveau didascale, il continue les prêches que Constantin avait initiés. Il change de nom pour celui de Titus, et meurt, brûlé vif par Justinien II, en 690, qui en profita pour faire subir le même châtiment à ceux qui étaient attachés à cette Église.
En effet, le pouvoir impérial réagit vivement à l'expansion inquiétante de cette nouvelle Église, qui paraît plus efficace que d'autres sectes arméniennes à la même époque. Les Pauliciens constituent un danger aux yeux de l'évêque de Coloneia2, qui signale cette hérésie manichéenne à l'empereur Léon III l'isaurien. Ce dernier prendra des mesures radicales pour mettre un terme à ces mouvements, et instaurera des lois qui condamnent les « manichéens » à la mort. 


1Nestorianisme : Hérésie qui prend son nom de Nestorius (381-451), patriarche de Constantinople. Il défend l'idée que deux principes résident en Jésus-Christ : l'un divin et l'autre humain.

2Ville du Nord de la Cappadoce, en Turquie actuelle.

Le Paulicianisme : aux sources du Catharisme partie 01

Dès ses débuts, l’Église chrétienne, en Europe, connaît une franche expansion mais diverses interprétations du christianisme, parfois contradictoires, apparaissent et se répandent vite. Par nécessité et souci de cohérence, les Pères de l’Église réfutent alors très vite certaines idées jugées hérétiques, dès le IIème siècle. Ils jettent alors les fondements théologiques des dogmes chrétiens, pendant les conciles des IVème et Vème siècles. Mais, vers l'An mil, les hérésies resurgissent bruyamment en Bulgarie, Grèce, Saxe et en France, en Champagne, Périgord et surtout en Languedoc. Les bûchers se multiplient dans toute l'Europe pour punir ceux qui cherchent à vivre selon l'idéal évangélique. L'abbé de Schönau1, un moine bénédictin allemand du XIIème siècle, invente le terme cathare pour les nommer.

Le Paulicianisme, une secte chrétienne venue d'Orient, a connu une longévité impressionnante. Né en Asie mineure, des restes du marcionisme et des dualismes orientaux, ce mouvement chrétien hérésiarque perdure du VIème au XIIème siècle. Longtemps chassés et persécutés, accusés de manichéisme, les Pauliciens survivent à travers les Bogomiles et les Cathares.

Les Pauliciens ont longtemps été assimilés à tort au culte manichéen. Or, le Paulicianisme condamne explicitement Manès, le prophète du principal dualisme oriental, en le comparant à Bouddha. En réalité, ce mouvement religieux du christianisme primitif, dériverait du courant marcionite. Les ressemblances de conception sont flagrantes. Certains historiens perçoivent dans le Paulicianisme l'existence d'un catharisme larvé, notamment Gilles Quispel, théologien réputé, mort en 2006.

Quels liens y a-t-il entre une secte venue des frontières orientales de l'empire byzantin, chassée et persécutée pendant presque cinq siècles, et le catharisme du XIIème siècle ?

Des sources et des témoignages indirects

Les Pauliciens s'appelaient d'eux-mêmes les « vrais croyants » (expression qui évoque le « Parfait » cathare) et se considéraient pleinement chrétiens. La destruction systématique de leur littérature laisse place à toutes les spéculations. Ce groupe dissident fleurit au VIème siècle, principalement dans la région arménienne, au sein de l'empire byzantin. Ils se réclament de l'apôtre saint Paul, selon certains auteurs. Mais les textes pauliciens ont disparu, car détruits, et cette affirmation demeure floue. Les sources directes sont peu nombreuses, et constituées, pour leur majeure partie, des témoignages de leurs adversaires.
Ce groupe se posait comme un ennemi du pouvoir byzantin : Théophane2 déclare que les Pauliciens sont des « iconoclastes amis de Constantin ». Les Pauliciens appellent les Byzantins « Romains » pour mieux s'appeler (en opposition) « Chrétiens ». Les racines grecques que choisissent les Pauliciens témoignent de la volonté d'inscrire leur Église dans la tradition chrétienne. Leurs chefs prennent des noms helléniques anciens : Aoratos3, Tychichos4, Chrysocheir5, Karbeas6... Leur chef, Sergius, se fit appeler Tychicos, du nom d'un disciple de Saint Paul : il est assassiné en 835.

La résurgence d'un dualisme oriental

Ils admettent deux principes dans leur doctrine, d'influence docète7. Ces deux pivots de la pensée paulicienne rappellent évidemment la conception marcionite8 de la nature divine, dédoublée en un Dieu bon, fait d'amour, qui se manifeste en Jésus, et en un Dieu d'Israël, cruel et féroce, celui de l'Ancien Testament, qui montre une grande violence envers les hommes.
Pour les adeptes pauliciens, il y a donc un Créateur, Dieu régissant le monde terrestre et un Père spirituel et céleste. Ils admettent la Trinité (contrairement aux marcionites) mais uniquement dans le Père céleste.
Autre point majeur rappelant l'influence de Marcion dans la conception dualiste des Pauliciens, est la nature de Jésus. Ils ne reconnaissent pas la Mère de Dieu dans sa nature humaine. Dès lors, il n'y a ni cène, ni baptême. Ils rejettent évidemment le symbole de la croix dans son aspect matériel.
Ils suivraient donc la doctrine hérétique de Paul de Samosate, l'un des premiers patriarches d'Antioche au IIIème siècle. Elle comporte un culte dualiste et se situe entre christianisme et magisme (secte de l'antiquité perse, les mages défendent un principe manichéen : le monde est fait d'ombre et de lumière, de bien et de mal).
Paul de Samosate, originaire de Syrie, est un haut fonctionnaire de l'administration de Zénobie (reine de Palmyre qui réussit à conquérir les provinces d’Égypte, de Syrie et d'Arabie), entre 267 et 272. La doctrine qu'il défend alors, proche de l'adoptianisme9 pour certains, suscite mécontentements et oppositions. En 268, est organisé à Antioche, un concile qui parvient à le déposer. Mais, bien que destitué de sa charge, Paul refuse de quitter les lieux ecclésiastiques et est expulsé par la force.


Manichéisme et docétisme

Pour les Pauliciens, Jésus est né homme et a été « adopté » par Dieu. Cette assertion est centrale dans le livre La Clef de la vérité10, vraisemblablement rédigé au IXème siècle. Cet ouvrage est un traité paulicien, et il constitue à ce titre, bienqu'il soit incomplet, la source la plus directe et authentique sur l'histoire du mouvement. L'hérésie est considérée comme un renouvellement du manichéisme, dont elle reprend certains principes, mais condamne très explicitement Manès. Dans cette sorte de manuel paulicien, on apprend également que la sainte trinité est niée.
Chassé d'Orient, le paulicianisme pénètre en Italie au Xème siècle et en France au XIème siècle. Il influence les Albigeois et Cathares qui en adoptent certains principes : le Bien est identifié à l'esprit, le Mal, à la matière. Évidemment, la métempsycose (transmigration des âmes) est défendue par les Pauliciens. Ces liens entre Cathares et Pauliciens confirment également l'influence du dualisme mazdéen11 sur le catharisme. Le vêtement sacré que portaient les vrais croyants cathares ne pouvait être porté par la catégorie sacerdotale. Le Catharisme est avant tout anti-sacerdotal, à l'image du manichéisme.
Le docétisme est une christologie qui est prééminente dans le paulicianisme, tout comme dans le marcionisme qui le précède. Les docètes attribuent à Jésus-Christ une substance divine incompatible avec une naissance charnelle, et n'est donc pas issu de Marie. Proche des pensées gnostiques, qui associent la matière au Mal et les choses spirituelles -éternelles- au Bien, le docétisme rejette donc la passion (souffrance) du Christ.
Ces principes se retrouvent très nettement dans le paulicianisme, sous des aspects parfois éloignés.

Ainsi, ses membres rejetaient la prêtrise, le culte eucharistique et le culte des saints, au profit de la méditation mystique et de la prière. Le rejet de la croix est également un pivot de doctrine paulicienne.


1Eckbert de Schönau, frère de Sainte Elisabeth de Schönau, est l'auteur des 13 Sermons contre les Cathares, écrits en 1163, après le bûcher de certains hérétiques, organisé par l'archevêque de Cologne, Reinald von Dassel.

2Théophane le Confesseur est né en 758 à Constantinople et est mort à Samothrace en 818. Saint pour l'Eglise catholique et orthodoxe, car il aurait accompli des miracles, Théophane, un iconodule, est surtout connu des historiens pour son importante chronique historique sur l'empire byzantin, synthétisant l'essentiel des auteurs antiques.

3Aoratos signifie invisible.

4Chef paulicien, mort vers 835. Son premier nom est Sergius. Il est l'auteur d'un recueil d'épîtres imitées de l'apôtre Paul, il parcourt l'Asie mineure pendant trente ans pour diffuser la doctrine paulicienne.

5Chrysocheir signifie littéralement « main d'or ». Chef paulicien entre 863 et 878.

6Oncle de Chrysocheir. Fondateur de la communauté indépendante paulicienne de Téfrik en 843, dans la région de l'Euphrate, Karbéas mène des raids armés contre les Byzantins. Il meurt en 863.

7Docétisme : hérésie christologique apparaissant dès le Ier siècle ap. J.-C. et considérant que Jésus n'est pas vraiment « homme ». Les docètes comprennent littéralement que Jésus prend une apparence charnelle pour délivrer son message. Ils s'appuient sur le principe que Dieu ne peut être associé à la matière, empreinte du Mal.


8Marcionisme : secte chrétienne d'inspiration manichéenne, fondée par Marcion au IIème siècle ap. J.-C. Le courant a connu un vif succès et eu un nombre important de fidèles.

9Adoptianisme : secte chrétienne du IIème siècle ap. J.-C. qui pense que Dieu a « adopté » Jésus-Christ après son baptême par Jean-Baptiste.

10Le manuscrit est identifié à la fin du XVIIIème siècle en Arménie, et n'est publié et traduit qu'en 1898 par Frederick Conybeare (1856-1924), orientaliste et professeur de théologie à l'université d'Oxford.


11Mazdéisme : Du dieu Mazda, c'est un paganisme polythéiste et dualiste iranien qui devient ensuite le zoroastrisme.

Le Marcionisme : hérésie ou vrai mysticisme ? partie 06


Quelques Antithèses de Marcion, reconstituées par A. von Harnack


III. Josué a conquis la terre avec violence et cruauté ; mais le Christ interdit toute violence et prêche la miséricorde et la paix.
VII. Le prophète du Dieu créateur, alors que le peuple était engagé dans la bataille ; monta au sommet de la montagne et étendit les mains vers Dieu pour qu’il tue le plus grand nombre dans la bataille ; mais notre Seigneur, le bon, étendit ses mains (sur la croix) non pas pour tuer des hommes, mais pour les sauver.
XVIII. Le Christ des juifs est destiné exclusivement par le Créateur du monde à rassembler le peuple des juifs dispersés ; mais notre Christ est chargé par Dieu bon de la libération de l’ensemble du genre humain.
XXVII. La loi interdit de toucher une femme souffrant d’un flux de sang ; le Christ non seulement la touche, mais la guérit.


Le docétisme

C'est une secte gnostique parmi tant d'autres, qui connaît un relatif succès au IIème siècle. Les docètes affirment que le corps de Jésus-Christ est une image, ils ne reconnaissent pas son humanité. Le Fils de Dieu est né, a souffert et est mort, seulement en apparence (dokein en grec signifie « sembler, apparaître »). C'est une conception du corps christique qui découle du principe selon lequel tout principe physique et matériel, et avant tout le corps charnel, est une œuvre du mal. Le Christ n'aurait pas pu avoir donc une telle réalité physique.
Évidemment, les pères de l’Église réfutent ces principes hérétiques et rappellent la réalité charnelle du fils du Créateur fait homme sur Terre, connaissant la souffrance (la passion) pour racheter tous les hommes. Le corps et le sang du Christ sont un principe réel, fondateur de l’Église chrétienne, à travers l'eucharistie. De ce point de vue, les docètes sont de vulgaires hérésiarques, régulièrement condamnés dans de nombreux écrits.
Marcion est donc taxé de docète par Tertullien, ainsi que par son premier disciple, Apelle. Ce dernier refuse la conception marcionite du corps du Christ, formé d'éléments d'origine céleste. Gnostiscisme et manichéisme reprennent des éléments de la philosophie docétiste. 

Tertullien

Quintus Septimius Florens Tertullianus, plus communément appelé Tertullien, est né entre 150 et 160 à Carthage, dans l'actuelle Tunisie, et est décédé vers 220 au même endroit. Dans ce territoire nettement romanisé et païen, Tertullien se convertit au christianisme assez tardivement, en 193. Il serait le fils d'un centurion de l'armée romaine. Il a étudié la rhétorique, les sciences, l'Histoire et la poésie. Les éléments biographiques de Tertullien sont assez mal connus. Les événements majeurs sont bien sûr sa conversion, puis sa rupture avec l’Église traditionnelle en 207, lorsqu'il adhère au mouvement montaniste. Pédagogue et doctrinaire, il cherche, dans une œuvre écrite abondante et de langue latine, à développer une théologie fondatrice qui connaîtra une influence majeure dans le monde chrétien. Il est à ce titre considéré comme le théologien le plus important de l’Église primitive. Rapidement, il lutte contre les hérésies et tous les cultes païens. A ses yeux, Marcion est un gnostique dangereux, qu'il combattra dans un écrit polémique, le Contre Marcion, diffusé en 207 ap. J.-C.
Curieusement Tertullien est un père de l’Église qui ne sera jamais canonisé, (le seul avec Origène) car il rejoint à la fin de sa vie la secte montaniste, mouvement hérétique rigoriste, à la mode alors. Le style de Tertullien est percutant ; il est reconnu pour son sens de la formule frappant l'esprit des lecteurs.
Quelques citations :
- « Il n'appartient à aucune religion de faire violence à une autre ; un culte doit être embrassé par conviction et non par violence. »
- « Le Fils de Dieu a été crucifié : je n’en rougis pas, parce que c’est à rougir. Le Fils de Dieu est mort : c’est d’emblée croyable, puisque c’est inepte ; enseveli, il a ressuscité : c’est certain, parce que c’est impossible. »
- « En économisant sur la chair, tu acquerras l'esprit. »


 

Les gnosticismes


Le message chrétien est, dès les origines, lu, relu et interprété. Comment expliquer le succès des sectes gnostiques, cataloguées d'emblée comme hérésies, à l'époque ?
Marcion exclut de sa théologie le Dieu des juifs mais un courant va plus loin encore : le gnosticisme, concept métaphysique à plusieurs facettes. Du grec gnôsis, qui signifie la connaissance, le gnosticisme défend une approche supranaturelle du Christ et de son message. « L'ignorance est esclave, la gnôse rend libre », selon les gnostiques qui pensent que seuls quelques élus peuvent accéder la substance métaphysique des paroles de Jésus. Naît alors une sorte d'ésotérisme dont la connaissance est réservée à une poignée d'élus -des initiés- qui développent une pensée élitiste aux contours fluctuants et peu évidents à cerner.
Aux fondements de notre monde, se trouve un Démiurge tout puissant, identifié au Dieu judaïque, assisté d'archontes (anges mauvais), qui enferme l'âme dans la prison charnelle qu'est le corps de l'homme. Pour se libérer, l'homme doit accéder à une forme de plénitude, le plérôme, royaume du vrai Dieu transcendant, parfois nommé « l'Inconnu ».
Dès lors, les gnostiques apparaissent comme des mystiques, cherchant à tout prix à se détacher de leur prison physique pour atteindre un territoire céleste. Ils se considèrent comme les vrais Chrétiens, héritiers fidèles du message de Jésus. D'ailleurs la plupart des textes du Nouveau Testament sont récusés. L'opposition à la pensée chrétienne dominante se retrouve également dans le symbole du serpent, qui est ) leurs yeux l'incarnation de la connaissance que le Démiurge refuse d'accorder à l'homme.
Aux origines du gnosticisme, il y aurait un mage appelé Simon, de Samarie. Les pères de l’Église lui attribue le péché de simonie, c'est-à-dire, le trafic des choses saintes et devient alors le premier des hérétiques. Il aurait en effet demander à Pierre et à Jean, en Samarie, de lui transmettre contre de l'argent le pouvoir d'imposer le Saint-Esprit par les mains. Simon le Mage est donc le premier excommunié de l’Église.
 
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Le Marcionisme : hérésie ou vrai mysticisme ? partie 05


Le mysticisme dans la doctrine marcionite

Le marcionisme semble disparaître de lui-même, vers la fin du Vème, siècle mais pourrait avoir clairement survécu dans l'émergence d'autres conceptions gnostiques, se développant dans la même région d'Asie mineure, au milieu du VIème siècle. Le Paulicianisme arménien et le Bogomilisme bulgare seraient des hérésies dérivées du marcionisme. L'influence de Marcion est d'ailleurs prépondérante dans ces deux conceptions spirituelles. Il serait possible, par ailleurs, de rattacher le catharisme à la pensée de Marcion. La continence sévère observée chez les marcionites rappelle celle des Cathares.
Plus précisément, la critique de l'Ancien testament, pierre angulaire de l’œuvre marcionite, est largement reprise dans les interprétations bogomiles et cathares. Les châtiments divins décrits dans les textes sacrés sont dénoncés comme étant l’œuvre du Démiurge mauvais, et sont incompatibles avec le message du Christ. Ces sanctions asservissant les hommes à une puissance effrayante n'ont pas de rapport avec le message d'amour délivré pendant l'apparition du Christ sur terre.
Contrairement aux autres gnosticismes, tel que le valentinisme par exemple, il n'y a pas chez marcionites de « secret » ou de culte ésotérique. C'est pourquoi le marcionisme peut être considéré comme un mysticisme. Marcion recherche avant tout une expérience spirituelle, l'âme étant détachée du corps humain et de tous les aspects charnels. Il s'agit clairement d'éveiller les hommes à une réalité divine que l’Église empêche en adoptant des interprétations erronées des écrits sacrés.

Adolf von Harnack réhabilite Marcion

Le mariage symbolique au Christ, que l'on soit homme ou femme, constitue également une preuve de l'approche mystique voulue par Marcion. Adolf von Harnack, né en 1851 et mort en 1930, théologien protestant et historien de l’Église, a bien démontré que Marcion n'est en rien un gnostique, dans son ouvrage : Marcion. L’évangile du Dieu étranger. Une monographie sur l’histoire de la fondation de l’Église catholique, publié en 1921, ouvrage enrichi en 1923 des Nouvelles études sur Marcion. Harnack montre qu'entre Paul et Augustin, il y a Marcion, et que son interprétation est résolument moderne. Il en fait un personnage fréquentable du point de vue théologique.
Sans jamais s'engager clairement dans cette voie, Harnack rappelle que le message de Marcion est celui que nous transmet Tertullien, qu'ainsi il est tout à fait possible d'y avoir introduit des contresens délibérément, dans le but de servir sa réfutation tendancieuse de la doctrine marcionite. Le théologien s'attache également à montrer que Marcion a été catalogué gnostique par l’Église, alors que toute sa philosophie s'en détache. Marcion semble défendre en réalité une conception aristotélicienne du christianisme, notamment dans sa critique morale de l'Ancien Testament.
Certes, Marcion a fait preuve d'une grande austérité morale, particulièrement en refusant de réintégrer les lapsi, c'est-à-dire ceux qui auraient renoncé à leur foi par peur des persécutions des Romains.
 
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Le Marcionisme : hérésie ou vrai mysticisme ? partie 04


Tertullien : Adversus Marcionem

Marcion établit un canon, précédant le canon officiel, aux alentours de 150 ap. J.-C. Pour défendre sa liturgie, il fait fi des références à l'Ancien Testament et expurge allègrement l’Évangile selon Luc. Il ne conserve qu'une partie des lettres de Paul (10 seulement). C'est à cause de Marcion que l’Église est décidée à codifier son Canon des Écritures, c'est-à-dire établir une liste des textes sacrés au service de la liturgie chrétienne, fixant ainsi l'Ancien et le Nouveau Testaments.
Tertullien, père de l’Église, rédige le Contre Marcion (Adversus Marcionem). C'est la principale source sur le marcionisme. Il cite les Antithèses de Marcion pour mieux les réfuter. C'est donc un regard subjectif et pourtant la seule source directe connue aujourd'hui. Pour Tertullien, Marcion s'attaque aux fondements même de la foi chrétienne, et représente une menace par le succès de sa secte. Tertullien écrit vers 200 un De praescriptione haereticorum (A propos de la prescription des hérétiques) qui est une sorte de code juridique démontrant les faiblesses des hérésies et autres sectes en vogue de son temps. Cet ouvrage contient toutes les réflexions pouvant réfuter le marcionisme, mais Tertullien, comme s'il avait considéré cet écrit comme insuffisant, décide, en 207, de rédiger un Adversus Marcionem (Contre Marcion). Dans cet opuscule, il s'attache activement à dénoncer les erreurs de Marcion, souvent au moyen de démonstrations « par l'absurde ».

La modernité critique des marcionites

Tertullien rappelle donc que les coupes dans les écrits sacrés opérées par Marcion sont peu honnêtes. Il montre principalement que le Canon de Marcion atteste la doctrine chrétienne traditionnelle et dessert complètement le marcionisme. La démonstration est méthodique et documentée : chaque point de la polémique montre les outrances de Marcion. Tertullien procède ainsi parfois par des raisonnements par l'absurde, par exemple, au sujet du corps du Christ. Si Marcion affirme que le corps du Christ est une apparence, alors il aurait dû livrer du pain pour le crucifier, or, il ne l'a pas fait. Donc, le corps historique du Christ était réel, et logiquement, le corps eucharistique aussi.
De plus, Tertullien s'en prend vigoureusement au docétisme de Marcion. Son acharnement montre à quel point l'église marcionite constituait un réel danger pour l’Église romaine. Pourtant, elle joue un rôle essentiel dans le christianisme antique, notamment par son aspect antijudaïque. On le sait, l’Église chrétienne a toujours fait preuve d'une sorte d'amnésie de ses racines juives, en présentant les Chrétiens comme le « vrai Israël ». En effet, les juifs sont perçus comme un peuple honni, persécuteur du Messie qu'ils ne reconnaissent pas.
Le succès de la secte marcionite repose également sur une approche moderne de la place de la femme dans la communauté. Marcion affirmait que dans le Christ : « il n'y a ni mâle ni femelle ». Ainsi, les femmes se voyaient naturellement autorisées à baptiser. Cet aspect est radicalement impossible aux yeux de l’Église romaine qui supprime toutes les femmes de sa hiérarchie. De plus, pour les Marcionites, le véritable mariage se fait avec le Christ et, à ce titre, ils ne peuvent donc tolérer une vie sur terre qui adopterait la procréation. Durant la cérémonie du baptême, les disciples de Marcion utilisaient la formule « au nom du Christ » et excluaient toute référence à la sainte trinité. 

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Le Marcionisme : hérésie ou vrai mysticisme ? partie 03


Marcion et les gnosticismes.

Mais Marcion inspirera Cerdon de Syrie, qui, lui, s'attacha à défendre deux principes, dans un système dualiste. Un principe Bon tendrait vers le bonheur et, d'un autre côté, un principe Mauvais, né du monde matériel et corporel, serait à l'origine de toute douleur. Chez Cerdon, comme chez Marcion, les lois de Moïse sont des superstitions, œuvre du Mal, qui s'opposent aux Lois du Christ, prescriptions saintes et sublimes, œuvre du Bien.
Le marcionisme sera également à l'origine du Caïnisme, mouvement gnostique naissant au milieu du IIème siècle. Mais cette branche fragile ne laissera pas de traces indélébiles dans l'Histoire. Selon les tendances antijudaïques de Marcion et Cerdon, Caïn, Cham ou encore Esaü sont des personnages maudits, devant être honorés. Les Caïnites déclarent que ces derniers sont maltraités dans les textes car ils se sont révoltés contre le Dieu judaïque. Selon Tertullien, Quintilla défendit cette gnose en Afrique et rappela la férocité du Dieu des juifs.

La Nativité : une tromperie selon Marcion.

Tertullien rapporte aussi que Marcion défend l'idée selon laquelle Jésus serait « apparu » miraculeusement, et fait l'ellipse de toute la Nativité. Marcion s'appuierait sur saint Luc, qu'il déforme. Jésus serait « descendu » sur Terre par la volonté divine et ne serait pas de nature humaine. Il aurait l'apparence d'un ange. La rédemption sur la croix permet au Christ de passer par les souffrances humaines afin de faire participer les hommes à l’Église. Marcion rejette donc le corps humain, le mariage et toutes formes de passions humaines, bassement corporelles. Sa philosophie est un ascétisme particulièrement pessimiste, avant tout. Marcion ôte à Jésus un père et une mère terrestres, afin de défendre l'essence divine du Fils de Dieu. C'est pourquoi dans la pratique marcionite, le vin et les viandes sont bannis.
La divinité de Jésus n'est possible que parce qu'il n'appartient pas à la création matérielle. Tertullien affirme également que Marcion parle de « phantasma » le mot grec qui signifie « spectre » ou encore « fantôme », c'est-à-dire un être qui ne possède pas de réalité physique. Dans la continuité de cette conception, le symbole de la croix est rejeté, car il fait de la souffrance physique une grâce. Marcion est alors engagé dans le docétisme, le principe qui rejette l'humanité du Christ.
 
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Le Marcionisme : hérésie ou vrai mysticisme ? partie 02

Une simple conception dualiste parmi tant d'autres ?

Marcion est plus un moraliste qu'un spécialiste de métaphysique. Il est exégète : il n'interprète pas les textes d'un point de vue symbolique, mais en propose une lecture particulière, plus fidèle selon lui, aux buts de Jésus, et conçoit donc une philosophie morale. Sa recherche porte sur le caractère moral du père du Christ, et la mission qu'il a confiée à Jésus serait alors différente de celle que les textes traditionnels en ont fait. La théologie de Marcion est complexe car elle comporte des principes sublimes et abstraits, mais reste surprenante par la force de ses affirmations, souvent jugées grotesques. Le marcionisme est un faux gnosticisme, mais est une éonologie pour l’Église. Entre les deux concepts, se trouve un mysticisme unique et étonnant, par la pureté de la pensée de Marcion.
Son système est manichéen : il y a une opposition entre le Dieu de la Loi et celui de l’Évangile, ainsi donc entre le Judaïsme et le Christianisme. Il opère une dichotomie définitive entre Jésus et la religion juive, en soulignant les contradictions formelles des textes. C'est une rupture scandaleuse pour l'époque. Il rejette le sens symbolique des textes pour s'en tenir à une approche plus littérale, plus proche, selon lui, des écrits sacrés.
Les Antithèses, seul écrit de Marcion et connu seulement à travers les propos de Tertullien, démontrent d'ailleurs l'impossibilité de concilier Ancien et Nouveau Testaments. Il repousse l'Ancien Testament, pour ne se concentrer que sur les Évangiles. Celui de Saint Luc est d'ailleurs celui qui l'intéresse le plus. Il considère également les Épîtres de Paul comme une lecture fondamentale dans sa nouvelle conception chrétienne.
Son système est binaire : il y a un Dieu bon et un Dieu juste : deux Êtres de puissance inégale. Le scandale va naître de cette affirmation. Le Démiurge de l'Ancien Testament est un Dieu secondaire ; le père du Christ est l'Être suprême : le Dieu bon.


Une christologie nouvelle.

Il est possible d'y voir un dualisme, comme dans les traditions mystiques orientales (mazdéisme, manichéisme), opposant ombre et lumière, ou encore bien et mal, mais Marcion dépasse ces conceptions binaires. La Christologie de Marcion propose de voir celui qui est appelé le Messie comme un être différent du messie attendu par les Juifs et annoncé par l'Ancien Testament.
Le point fondamental du marcionisme s'appuie sur une conception radicalement nouvelle de Jésus : c'est le fils de Dieu ayant pris l'apparence humaine pour donner de nouveaux préceptes aux hommes et balayer ceux de l'Ancien Testament, considérés comme une erreur. Le but du Seigneur est d'affranchir l'humanité de la domination d'un Créateur omnipotent et cruel.
Sa philosophie est par conséquent ascétique : il propose d'interdire par exemple le mariage. Marcion peut être considéré comme un penseur austère et déterminé à montrer l'originalité de Jésus-Christ. Son œuvre suggère une profonde méditation des Évangiles. Le penseur veut en montrer la modernité. Ainsi, la règle chrétienne absolue doit revenir aux textes fondamentaux, pour mieux comprendre la véritable substance de la pensée du Christ. Mais l'audace de Marcion ne s'arrête pas là : il accuse les disciples du Christ d'avoir falsifié les réelles intentions de leur maître, à l'exception faite de Luc et Paul.  
 
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