Dès ses débuts,
l’Église chrétienne, en Europe, connaît une franche expansion
mais diverses interprétations du christianisme, parfois
contradictoires, apparaissent et se répandent vite. Par nécessité
et souci de cohérence, les Pères de l’Église réfutent alors
très vite certaines idées jugées hérétiques, dès le IIème
siècle. Ils jettent alors les fondements théologiques des dogmes
chrétiens, pendant les conciles des IVème et Vème
siècles. Mais, vers l'An mil, les hérésies resurgissent
bruyamment en Bulgarie, Grèce, Saxe et en France, en Champagne,
Périgord et surtout en Languedoc. Les bûchers se multiplient dans
toute l'Europe pour punir ceux qui cherchent à vivre selon l'idéal
évangélique. L'abbé de Schönau,
un moine bénédictin allemand du XIIème siècle, invente
le terme cathare pour les nommer.
Le Paulicianisme, une
secte chrétienne venue d'Orient, a connu une longévité
impressionnante. Né en Asie mineure, des restes du marcionisme et
des dualismes orientaux, ce mouvement chrétien hérésiarque perdure
du VIème au XIIème siècle. Longtemps chassés
et persécutés, accusés de manichéisme, les Pauliciens survivent à
travers les Bogomiles et les Cathares.
Les Pauliciens ont
longtemps été assimilés à tort au culte manichéen. Or, le
Paulicianisme condamne explicitement Manès, le prophète du
principal dualisme oriental, en le comparant à Bouddha. En réalité,
ce mouvement religieux du christianisme primitif, dériverait du
courant marcionite. Les ressemblances de conception sont flagrantes.
Certains historiens perçoivent dans le Paulicianisme l'existence
d'un catharisme larvé, notamment Gilles Quispel, théologien réputé,
mort en 2006.
Quels liens y a-t-il
entre une secte venue des frontières orientales de l'empire
byzantin, chassée et persécutée pendant presque cinq siècles, et
le catharisme du XIIème siècle ?
Des sources et des
témoignages indirects
Les Pauliciens
s'appelaient d'eux-mêmes les « vrais croyants »
(expression qui évoque le « Parfait » cathare) et se
considéraient pleinement chrétiens. La destruction systématique de
leur littérature laisse place à toutes les spéculations. Ce groupe
dissident fleurit au VIème siècle, principalement dans
la région arménienne, au sein de l'empire byzantin. Ils se
réclament de l'apôtre saint Paul, selon certains auteurs. Mais les
textes pauliciens ont disparu, car détruits, et cette affirmation
demeure floue. Les sources directes sont peu nombreuses, et
constituées, pour leur majeure partie, des témoignages de leurs
adversaires.
Ce groupe se posait comme
un ennemi du pouvoir byzantin : Théophane
déclare que les Pauliciens sont des « iconoclastes amis de
Constantin ». Les Pauliciens appellent les Byzantins
« Romains » pour mieux s'appeler (en opposition)
« Chrétiens ». Les racines grecques que
choisissent les Pauliciens témoignent de la volonté d'inscrire leur
Église dans la tradition chrétienne. Leurs chefs prennent des noms
helléniques anciens : Aoratos,
Tychichos,
Chrysocheir,
Karbeas...
Leur chef, Sergius, se fit appeler Tychicos, du nom d'un
disciple de Saint Paul : il est assassiné en 835.
La résurgence d'un
dualisme oriental
Ils admettent deux
principes dans leur doctrine, d'influence docète.
Ces deux pivots de la pensée paulicienne rappellent évidemment la
conception marcionite
de la nature divine, dédoublée en un Dieu bon, fait d'amour, qui se
manifeste en Jésus, et en un Dieu d'Israël, cruel et féroce, celui
de l'Ancien Testament, qui montre une grande violence envers les
hommes.
Pour les adeptes
pauliciens, il y a donc un Créateur, Dieu régissant le monde
terrestre et un Père spirituel et céleste. Ils admettent la Trinité
(contrairement aux marcionites) mais uniquement dans le Père
céleste.
Autre point majeur
rappelant l'influence de Marcion dans la conception dualiste des
Pauliciens, est la nature de Jésus. Ils ne reconnaissent pas la Mère
de Dieu dans sa nature humaine. Dès lors, il n'y a ni cène, ni
baptême. Ils rejettent évidemment le symbole de la croix dans son
aspect matériel.
Ils suivraient donc la
doctrine hérétique de Paul de Samosate, l'un des premiers
patriarches d'Antioche au IIIème siècle. Elle comporte
un culte dualiste et se situe entre christianisme et magisme (secte
de l'antiquité perse, les mages défendent un principe manichéen :
le monde est fait d'ombre et de lumière, de bien et de mal).
Paul de Samosate,
originaire de Syrie, est un haut fonctionnaire de l'administration de
Zénobie (reine de Palmyre qui réussit à conquérir les provinces
d’Égypte, de Syrie et d'Arabie), entre 267 et 272. La doctrine
qu'il défend alors, proche de l'adoptianisme
pour certains, suscite mécontentements et oppositions. En 268, est
organisé à Antioche, un concile qui parvient à le déposer. Mais,
bien que destitué de sa charge, Paul refuse de quitter les lieux
ecclésiastiques et est expulsé par la force.
Manichéisme et
docétisme
Pour les Pauliciens,
Jésus est né homme et a été « adopté » par Dieu.
Cette assertion est centrale dans le livre La Clef de la vérité,
vraisemblablement rédigé au IXème siècle. Cet ouvrage
est un traité paulicien, et il constitue à ce titre, bienqu'il soit
incomplet, la source la plus directe et authentique sur l'histoire du
mouvement. L'hérésie est considérée comme un renouvellement du
manichéisme, dont elle reprend certains principes, mais condamne
très explicitement Manès. Dans cette sorte de manuel paulicien, on
apprend également que la sainte trinité est niée.
Chassé d'Orient, le
paulicianisme pénètre en Italie au Xème siècle et en
France au XIème siècle. Il influence les Albigeois et
Cathares qui en adoptent certains principes : le Bien est
identifié à l'esprit, le Mal, à la matière. Évidemment, la
métempsycose (transmigration des âmes) est défendue par les
Pauliciens. Ces liens entre Cathares et Pauliciens confirment
également l'influence du dualisme mazdéen
sur le catharisme. Le vêtement sacré que portaient les vrais
croyants cathares ne pouvait être porté par la catégorie
sacerdotale. Le Catharisme est avant tout anti-sacerdotal, à l'image
du manichéisme.
Le docétisme est une
christologie qui est prééminente dans le paulicianisme, tout comme
dans le marcionisme qui le précède. Les docètes attribuent à
Jésus-Christ une substance divine incompatible avec une naissance
charnelle, et n'est donc pas issu de Marie. Proche des pensées
gnostiques, qui associent la matière au Mal et les choses
spirituelles -éternelles- au Bien, le docétisme rejette donc la
passion (souffrance) du Christ.
Ces principes se
retrouvent très nettement dans le paulicianisme, sous des aspects
parfois éloignés.
Ainsi, ses membres
rejetaient la prêtrise, le culte eucharistique et le culte des
saints, au profit de la méditation mystique et de la prière. Le
rejet de la croix est également un pivot de doctrine paulicienne.