dimanche 26 janvier 2020

Interrogatio Iohannis : un texte cathare sacré

L'Interrogatio Iohannis, (littéralement la Question de Jean) ou la Cène secrète ou encore Questions posées par l'évangéliste au Seigneur à la dernière Cène est un texte sacré, d'origine bogomile, transmis aux Cathares, et présentant un dialogue secret entre l'apôtre Jean et Jésus. Ce texte en latin aurait été écrit au début du XIème siècle, et témoigne d'un dualisme mitigé paulicien (en opposition au dualisme absolu). Il aurait été transmis, à Concorezzo, en Italie, à l'évêque bogomile Nazaire aux alentours de 1190 par un évêque bogomile bulgare. Nazaire le porte en Languedoc vers 1209, au moment où commencent les persécutions conduites contre les cathares par le pape Innocent III. Cet opuscule est un texte majeur de la littérature cathare car il représente la source essentielle de leur doctrine.

La sôtériologie (étude des doctrines du salut) occupe, de plus, une place importante dans l'ouvrage. Le manuscrit, traduit en latin, a été conservé par l'Inquisition dans ses archives à Carcassonne ; il en existe toutefois une autre copie conservée à Vienne. On peut constater quelques différences entre les deux. Il est difficile de déterminer si le texte original de cet apocryphe a été rédigé en grec, en slave ou en latin. On sait toutefois que les hérétiques bulgares, français et italiens accordaient une valeur centrale à l'ouvrage dans la pratique de leur culte.
Que contient-il de si fondamental pour les Bogomiles, et pour les Cathares ensuite ?
Le texte est nettement incomplet : il manque principalement la « révélation secrète » que Jean aurait reçu de Jésus lors de la dernière Cène. En effet, l'apôtre aurait interrogé le Messie sur la signification de l'expression « manger ma chair et boire mon sang ». Encore une fois, on retrouve dans cette formulation la volonté d'inscrire la parole de Jésus dans une intention allégorique. On se rappelle que les Pauliciens rejetaient l'eucharistie, au sens où le sang représente pour eux, la nature divine de Jésus et, la chair son enseignement. La différence entre les deux manuscrits est vraiment flagrante. En effet, dans la copie de Carcassonne, on peut lire que Jean pose la question : « quid est manducare carne meam et bibere sanguinem meum ?1 », tandis que dans le manuscrit de Vienne, on y lit : « quid est caro tua et quid est sanguis tuus ?2 ». Cet exemple illustre les nombreuses variations et nuances sémantiques entre les deux textes, et par conséquence, les interprétations multiples qui peuvent être faites.
Le récit s'intéresse clairement à la Genèse qu'il réécrit, dans une tradition fortement dualiste. Précisément, Satan et Dieu, avant la Création, auraient eu une vive dispute. Par fierté, l'ange puissant, mais jaloux, se serait rebellé contre Dieu, qui l'aurait jeté loin des lumières célestes. Ne trouvant pas la paix, Satan demande au Créateur de lui accorder sa compassion. Ce dernier lui offre une trêve de sept jours, pendant lesquels il peut régner sur le monde. Toutefois, Satan trahit une nouvelle fois la volonté divine, en envoyant Enoch et Elie prendre possession des corps d'Adam et Eve auxquels Dieu à insufflé la vie, afin qu'ils commettent le péché originel, provoquant ainsi leur chute de l'Eden.
Dans la seconde partie de ce manuscrit, Satan règne désormais sur l'humanité, car il ne peut pas échapper à sa prison terrestre. Il continue son œuvre malfaisante, notamment avant la venue de Jésus, en ordonnant encore à ses démons de posséder cette fois le corps de Jean le Baptiste. A travers lui, ses paroles, et surtout le baptême par l'eau, il peut renforcer son influence malfaisante sur le genre humain, pour mieux défaire celle du Christ.
L'ouvrage affirme ainsi que l'humanité n'est pas l’œuvre de Dieu mais bien de Satan. 
En conclusion, l'Interrogatio Iohannis rappelle la victoire du Bien sur le mal. L'auteur ajoute toutefois que le Bien et le Mal sont indissociables, et que leur opposition ne peut pas être dépassée, car le conflit entre les deux est éternel et sans solution.
Cet apocryphe constitue le « secret » des Cathares.

1 : Littéralement : « que signifie manger ma chair et boire mon sang ? "

2 : Littéralement : «  qu'est-ce que ta chair et qu'est-ce que ton sang ? »



Les Tondrakiens

Tondrak : hérétiques ou visionnaires ?


Les pauliciens des provinces asiatiques de l'empire byzantin, après les violentes persécutions, disparurent progressivement, et ne laissent que peu de traces dans les textes historiques. 
On sait que quelques-uns d'entre eux passèrent à l'islamisme. Chez les Arméniens, l'hérésie se maintient particulièrement dans la secte des Tondrakiens, qui apparaît au milieu du IXème siècle. L'information essentielle sur cette hérésie arménienne, antiécclésiale et antisacramentelle, nous est transmise par un texte de Grégoire de Narek, un théologien arménien de la fin du Xème siècle, auteur du Livre des Lamentations, qui a rédigé une longue lettre adressée aux hérétiques de Tondrak. En même temps que l'expansion bogomile en Bulgarie, et dans les Balkans, jusqu'aux rives de l'Adriatique, se déploient les Tondrakiens en Arménie. 
Cette secte chrétienne prend le nom de la ville de Tondrak, à l'ouest du pays. Ils se répandent entre le IXème et XIème siècle. Et, plus qu'au mouvement bogomile, c'est aux Tondrakiens qu'on doit l'héritage paulicien.
Cette communauté est fondée par Sembat, de Zaheravan, qui est un ennemi farouche de toutes les institutions chrétiennes. Le prédicateur s'attaque également aux inégalités sociales. Il reprend la vision libérale de la femme proposée par les Pauliciens, qui ne faisaient pas de distinctions injustes entre les deux sexes. Ainsi, ce mouvement participe largement aux émeutes paysannes qui émaillent l'histoire médiévale de l'Arménie.
C'est la nature résistante et militante du Paulicianisme (en lutte armée contre les Byzantins et les Arabes) qui se retrouve particulièrement dans la secte tondrakienne. Malgré les persécutions, (commencées dès 820, et durant presque deux siècles) au Xème siècle, les Tondrakiens se sont répandus largement dans les provinces d'Arménie : ils sont identifiés à Vaspourakan, dans l'ouest du pays, à Mokk (en Turquie actuelle), et aux pieds des montagnes caucasiennes. Les Pauliciens byzantins rescapés seraient venus grossir leurs rangs dès 872, après leur massacre par Basile Ier. Leurs conceptions chrétiennes rencontrent en effet un vif succès parmi les populations les plus pauvres, mais aussi chez certains nobles et des membres du clergé.
Grégoire de Narek formule des griefs contre les Tondrakiens qui éclairent aujourd'hui leur doctrine. On y apprend que les rites principaux de la liturgie sont rejetés : baptême, ordination, communion, et le mariage. Les adeptes en déprécient leur valeur spirituelle. Ils ne croient pas non plus que le dimanche doive être un jour particulier dans la semaine « religieuse ».
On peut déceler chez les Tondrakiens la volonté d'épurer le christianisme contemporain, perverti selon eux par des contraintes liturgiques et matérielles, afin de se rapprocher au maximum des principes apostoliques et de l'enseignement du Christ. 
Le point le plus curieux est certainement l'usage qu'ils font du nom « Christ ». Si Jésus-Christ est un simple envoyé divin, alors il n'y a pas de difficultés à appeler « Christ » les chefs de la secte. Comme chez les Pauliciens, la pratique religieuse est avant tout spirituelle. C'est par une communion d'esprit avec Dieu qu'on doit lui rendre le culte. C'est pourquoi les Tondrakiens n'adorent pas la Croix, rejettent les rituels « matériels » et ne manifestent pas extérieurement leurs croyances.